Maurras, avec une fine ironie, signale ce qu’il y eut de néfaste et de comique à la fois dans cette « pose » perpétuellement endeuillée :
« Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu’une des victimes, roulées, cousues, chantées par lui dans le linceul de pourpre fît quelque mouvement, ce n’était plus de jeu ; ressuscitant, elles le désobligeaient pour toujours. »
De là, son humeur tracassière, vaniteuse et mesquine sous la Restauration. « Louis XVIII n’eut pas de plus incommode sujet ni ses meilleurs ministres de collègue plus dangereux. » Aussi, sous Charles X, s’empressa-t-on de l’éloigner en des ambassades, ostracisme très doré, très honorable qui pourtant suscitait en lui de violentes rancunes.
Tout en se proclamant conservateur, il ne cessait de marivauder avec la Révolution. C’est sans doute pour cela que tant de libéraux le réclament comme un ancêtre.
Après 1830, « la monarchie légitime a cessé de vivre. Tel est le sujet ordinaire de ses méditations ; l’évidence de cette vérité provisoire lui rend la sécurité. Mais, toutefois, de temps à autre, il se transporte à la sépulture royale, lève le drap, et palpe les beaux membres inanimés. Pour les mieux préserver des réviviscences possibles, cet ancien soldat de Condé les accable de bénédictions acérées et d’éloges perfides pareils à des coups de stylet ».
En somme, Chateaubriand est semblable en cela à ceux des conservateurs qui estiment que la Révolution n’a pas tous les torts et qu’il serait sage, pour subsister, de revêtir sa carmagnole, de chausser ses sabots et de coiffer son bonnet rouge.
En une demi-douzaine de pages, que je tiens pour irréfutables, Maurras a su fixer cette physionomie si représentative d’une race d’esprits condamnés à détruire, par impuissance à sortir d’eux-mêmes pour regarder le Réel en face et pour y conformer leur intelligence. Réaliste avant tout, il a donc raison de placer Chateaubriand en tête des fabricants d’illusions dont il faut se garder avec soin parce que les breuvages de rêve qu’ils nous offrent sont à base de morphine.
Autre sentimental, aussi énervé qu’énervant, voici Michelet. Maurras le définit fort bien :
« Cette brillante intelligence ne se posséda point elle-même. Il fallait toujours qu’elle pliât sous quelque joug, obéît à quelque aiguillon. Un esprit pur et libre se décide par des raisons et en d’autres mots par lui-même ; le sien cédait pour l’ordinaire, à ce ramassis d’impressions et d’imaginations qui se forment sous l’influence des nerfs, du sang, du foie et des autres glandes. Ces humeurs naturelles le menaient comme un alcool. Son procédé le plus familier consiste à élever jusqu’à la dignité de Dieu chaque rudiment d’idée générale qui passe à sa portée… Ces divinités temporaires se succèdent au gré de sa mobilité ; c’est, tour à tour, la Vie, l’Homme, l’Amour, le Droit, la Justice, le Peuple, la Révolution. Quelquefois ces abstractions variées se fondent les unes dans les autres, car Michelet manquait à un rare degré de l’art de distinguer. »
Toutes ces entités, filles d’une métaphysique humanitaire dont on ne compte plus les méfaits, Maurras remarque qu’elles constituent le Panthéon de la Démocratie. C’est pour cela que l’État laïque préconise Michelet comme un éducateur sans pareil. « Partout où il le peut, sans se mettre dans l’embarras ni causer de plaintes publiques, l’État introduit Michelet. Voyez, notamment, dans les écoles primaires, les traités d’histoire de France, les manuels d’instruction civique et morale, ces petits livres ne respirent que les « idées » de Michelet… L’État part de cette conjecture ingénue que l’auteur de la Bible de l’Humanité « émancipe », introduit les jeunes esprits à la liberté de penser. Michelet s’en vante beaucoup. Mais au son que rendent chez lui ces vanteries, je crois entendre un vieil esclave halluciné prendre ses lourdes chaînes pour le myrte d’Harmodius. »