Ce que Maurras aurait pu ajouter c’est qu’une des raisons qui font choisir Michelet pour former les intelligences juvéniles, c’est sa haine invariable de l’Église et de la Royauté.

Comment ce choix s’accommode-t-il avec la prétendue neutralité de l’école laïque ? Je crois qu’on embarrasserait quelque peu nos maîtres provisoires, si on les pressait sur ce point.

En tout cas, l’action de Michelet sur les cervelles sans défense qu’on lui livre ne peut être que désastreuse. Aussi approuve-t-on Maurras quand il conclut comme suit :

« Tout ce bouillonnant Michelet, déversé dans des milliers d’écoles, sur des millions d’écoliers, portera son fruit naturel : il multiplie, il accumule sur nos têtes les chances de prochain obscurcissement, les menaces d’orage, de discorde et de confusion. Si nos fils réussissent à paraître plus sots que nous, plus grossiers, plus proches voisins de la bête, la dégénérescence trouvera son excuse dans les leçons qu’on leur fit apprendre de Michelet. »

Cela fut publié en 1898. Constatons, une fois de plus, que Maurras s’est montré bon prophète.

Maurras écrit, aux premières lignes de son étude sur Sainte-Beuve, que celui-ci, « sur ses derniers jours, tenait à peu près la vérité ».

Au point de vue strictement catholique, c’est le contraire qui est exact. Car Sainte-Beuve ne montra de velléités religieuses qu’à l’orée de son âge mûr. Mais dès la publication des derniers volumes de son Port Royal, on s’aperçut qu’il inclinait de plus en plus vers le matérialisme. Cette disposition alla toujours s’accentuant, et aboutit à un sensualisme grossier de sorte que son existence terrestre se conclut par un enterrement civil.

Cette réserve faite, et en souscrivant au dire de Maurras qu’il « ne brille point par le caractère » et qu’il « laisse assez vite entrevoir les basses parties de son âme », en ajoutant qu’il fut un ami déloyal, un détestable poète et un romancier médiocre, on doit reconnaître que Sainte-Beuve fut, par contre, un critique hors-ligne.

Analyste perspicace, intuitif et grandement doué pour noter les nuances, il portait sa curiosité sur les intelligences les plus diverses ; en toutes il savait démêler les traits caractéristiques. Comme le dit fort bien Maurras : « Qu’il s’agisse de la correspondance d’un préfet, des écrits de Napoléon ou des recherches sur Le Play (ce Le Play qu’il appelle un Bonald rajeuni, progressif et scientifique), une diligente induction permet à Sainte-Beuve d’entrevoir et de dessiner, entre deux purs constats de fait, la figure d’une vérité générale. Cette vérité contredit souvent les idées reçues de son temps. »

C’est ainsi qu’il a souvent jugé, avec une clairvoyance totale, la Révolution et ses apologistes. Et c’est pourquoi je l’ai cité deux fois au cours du présent volume.