Quale per incertam lunam sub luce maligna
Est iter in silvis, ubi cœlum condidit umbra
Juppiter, et rebus nox abstulit atra colorem[2].
[2] « Sombres, ils allaient par la nuit solitaire, à travers l’ombre, à travers les demeures vides de Pluton et le royaume des apparences. Ils allaient, comme sous la lune douteuse, aux clartés équivoques, vont les voyageurs dans les forêts, quand Jupiter couvre le ciel de nuées obscures, quand la noirceur funèbre de la nuit a confondu toutes choses. » (Énéide, VI). — Mais comme ici encore, il est impossible de transposer la musique des vers virgiliens !
Et les combats ! J’entendais siffler les flèches, tinter les cuirasses au choc des épées, hennir les chevaux, vociférer les combattants. J’étais épris de Camille, reine des Volsques, nouvelle Amazone, chasseresse nourrie du lait d’une cavale sauvage. Qu’elle m’était belle, menant à la charge contre les Troyens ses escadrons impétueux ! J’admirais le baudrier d’or miroitant sur sa poitrine fière et nue. Je respirais l’odeur de sa chevelure ondoyante. Je me brûlais à la flamme homicide de ses yeux. Et j’ai versé des larmes quand une javeline exécrable perça le sein de la vierge belliqueuse !…
Je n’en finirais pas si je continuais à évoquer toutes les magnificences de l’Énéide. Pour conclure, je mentionne que ce fut Virgile qui développa en moi l’amour de la grande poésie. J’ajoute que la connaissance du latin m’a rendu d’incomparables services, lorsque j’ai suivi ma vocation littéraire. Tout écrivain dont l’art s’imprègne de la sève latine, c’est-à-dire tout écrivain qui fit « ses classes d’humanité » au temps où il y avait encore des « humanités », vous tiendra, s’il est sincère, un propos analogue. Voyez Vallès. A coup sûr, ni les opinions de l’homme, ni son caractère ne sont louables. Mais il a eu beau bafouer l’antiquité, railler les études classiques, il n’en possède pas moins un style aussi solide qu’évocatoire. Nul des lecteurs de Jacques Vingtras ne me démentira. Eh bien ! tenez pour assuré que ce don de bien écrire il le doit en grande partie au fait que, bon gré mal gré, il apprit le latin à fond au collège. La marque lui en resta.
L’histoire, comme je l’ai dit, m’intéressait également. Les manuels où l’on nous la faisait étudier étaient fort secs et par trop sommaires. Le professeur chargé du cours ne suppléait pas à cette pénurie de développement et il ne savait guère ressusciter les siècles écoulés. Tout se réduisait pour lui à des récitations monotones de textes arides. Il nous bourrait la mémoire de dates et de résumés synoptiques sans prendre la peine de nous commenter, d’une parole vivante, ces froides énumérations. Sous lui, on avait la sensation de passer en revue les vieilles tombes poudreuses d’un cimetière désaffecté.
Il importe pourtant de signaler qu’on ne nous apprenait pas que la civilisation a commencé en 1789 et qu’auparavant le monde croupissait dans la barbarie, l’ignorance et la misère. Le règne du Seignobos-Aulard n’avait pas encore commencé. Le mot de Providence apparaissait çà et là. Le rôle bienfaisant de l’Église dans la formation de la société européenne n’était pas envisagé comme un détail incongru et susceptible de pervertir nos jeunes cervelles. Bref, nos maîtres ignoraient l’art de nous inculquer l’athéisme sous prétexte de neutralité.
Ils ne nous prêchaient pas davantage l’humanitairerie aggravée de communisme. Au contraire, un véritable esprit patriotique régissait alors l’enseignement. On mettait en relief les gloires de notre pays. On cultivait en nous l’idée qu’il nous faudrait préparer la revanche sur l’Allemagne, notre vainqueur de la veille. Et l’on n’avait pas de peine à nous faire concevoir qu’un peuple, qui accepte la défaite, avec les mutilations territoriales qu’elle implique, est un peuple en décadence.
Nous comptions, comme pensionnaires, un certain nombre d’Alsaciens venus de Mulhouse et de Colmar. Parce qu’ils protestaient de cette manière contre l’annexion, leurs parents avaient à subir les sévices des fonctionnaires du Reich. Ces petits « récupérés » nous contaient les souffrances de leurs familles en butte aux vengeances prussiennes. Et ces récits navrants contribuaient à stimuler notre amour de la France.