Or, si je ne m’assimilais qu’à regret les relavures éventées et dépourvues de condiments que nous servaient nos manuels d’histoire, je voulais pourtant m’instruire. Je ne tardai pas à découvrir le moyen de substituer à ce brouet incolore un aliment plus monté de ton.

Il y avait au collège une bibliothèque où le surveillant général sollicité par moi — et qui, du reste, s’en fichait éperdument — me permit de puiser à peu près sans contrôle.

Comme de juste, je choisis d’abord les livres qui parlaient de Napoléon. Le premier qui me tomba sous la main fut l’Histoire du Consulat et de l’Empire, de Thiers. Les vingt-deux tomes qu’elle comporte je les avalai d’une haleine.

Le style de Thiers ne m’emballa point. Traînant et grisâtre, il me fit l’effet d’une limace qui ramperait parmi les abeilles d’or du manteau impérial. La phraséologie prud’hommesque dont il affublait ses gloses m’était en horreur. Enfin, je jugeai digne de châtiment ce « sentencieux raccommodeur de vieux parapluies » — ainsi que le nomme si drôlatiquement Léon Bloy — parce qu’il poussait l’outrecuidance jusqu’à donner des leçons de stratégie et de tactique au Maître des Armées.

— Ah ! Foutriquet, disais-je, si je te tenais, avec quelle joie, usant d’un gourdin noueux, je te meurtrirais le derrière !…

Néanmoins, par le seul effet de sa narration, beaucoup plus étendue que l’exposé ratatiné des manuels, je m’aperçus que l’Empire n’était pas l’épopée radieuse, sans taches et sans défauts, que je m’imaginais jusqu’au jour où j’entrepris cette lecture. Quelque chose de l’aveuglement par orgueil monstrueux où sombra finalement Napoléon commença de m’apparaître. Ce ne fut d’abord qu’un demi-jour. Mais, lorsque je le vis en 1813, après Bautzen, refuser la paix aussi avantageuse qu’honorable offerte par Metternich, je conçus l’énormité de ses fautes politiques et je criai de douleur en découvrant les répercussions désastreuses qu’elles ont eues sur l’avenir de notre patrie.

L’idole s’effrita. J’essayai bien d’en rapprocher les morceaux en évoquant ses victoires. Mais je dus m’avouer que les suites en furent éphémères. Alors le sillage de clarté couleur de sang tracé par Napoléon à travers notre histoire me devint celui d’un météore qui n’illumine, quelques secondes, le ciel nocturne, que pour s’éteindre aussitôt. Il tombe, il éclate et ne laisse après lui qu’un peu de poussière incandescente, puis une poignée de cendres obscurcies et désormais stériles.


C’est alors que je découvris la Révolution. Cette mare fangeuse et fétide, où des énergumènes, des intrigants et des coquins pataugent, coupent des têtes et s’entr’égorgent au nom de la fraternité, me fut dépeinte comme un océan de pure lumière par l’Histoire des Girondins de Lamartine, et les dithyrambes de Michelet. On conviendra que c’étaient là deux excellentes fabriques d’idées fausses.

Nul n’a mieux jugé que Sainte-Beuve le premier de ces livres. Je le cite avec plaisir : « Je sais, écrit-il, que M. de Lamartine a plusieurs cordes à sa lyre. Or, la seule application d’un talent de cet ordre et de cette qualité à un tel sujet, à ces natures hideuses et à ces tableaux livides de la Révolution était déjà une cause d’illusion et une pente au mensonge. Aussi, voyez ce qu’il a fait ; il en a dissimulé l’horreur, il y a mis le prestige. Il y a glissé un coin de cette lune du cap Misène qu’il tient toujours en réserve au bord d’un nuage et qui embellit tout ce qu’elle touche. A travers ce sang et cette boue, il a jeté des restes de voie lactée et d’arc-en-ciel. Sa couleur ment. Même en forçant et en gâtant sa manière, il n’a pas atteint à la réalité de ce qu’il voulait peindre, ou il l’a dépassée. Au lieu d’une horreur sérieuse et profonde, il n’a produit, par ses descriptions, comme dans un roman, qu’un genre d’impression presque nerveuse. Je me demandais, en constatant cet effet de la lecture des Girondins, si c’est là l’effet que doit produire l’histoire. Je ne dirai pas que cet ouvrage émeut, mais il émotionne : « Mauvais mot, mauvaise chose. »[3]