[3] Causeries du lundi, IV. Soit dit en passant, je suis enchanté de trouver ici la condamnation de cet odieux néologisme : émotionner, qui obtint, depuis, une si étrange vogue au détriment du verbe émouvoir, voué à l’ostracisme par d’impardonnables patoisants.

Je ne connaissais pas Sainte-Beuve et, si je l’avais connu, ses critiques, contredisant mon initiation émerveillée à l’outrance déclamatoire, m’auraient sans doute fort déplu. Ce qui advint, c’est que Lamartine, me jetant aux yeux la poudre d’or de cette poésie dont il recouvre les fureurs et les crimes de la Révolution, réussit à m’éblouir d’une façon durable. L’affreux cuistre Robespierre, Marat le frénétique, d’autres monstres encore, m’apparurent de grands hommes. J’acceptai qu’il comparât ce gavroche pervers de Desmoulins à Fénelon. — Oui à Fénelon ! Comme s’il y avait quoi que ce soit de commun entre l’auteur de Télémaque et le folliculaire du Discours de la Lanterne, qui lichota, d’une langue frétillante, le couteau de la guillotine jusqu’au jour où, sa propre tête étant menacée, il préconisa la clémence !

A l’école de Lamartine, je pris aussi les rhéteurs incontinents de la Gironde pour des foudres d’éloquence, leur sottise infatuée de soi et leur politique d’hurluberlus pour de la sagesse et des vues profondes. J’admirai tout : le bonnet rouge au front de Louis XVI et du Dauphin, les diatribes enragées de l’Ami du Peuple et du Père Duchêne, le sabre de Théroigne et le tricot de Rose Lacombe, le fauteuil mécanique de Couthon, le gueuloir de Danton, les canonniers de l’ivrogne Henriot, et jusqu’à la perruque du « vertueux » Roland.

Ce fut une fièvre chaude qui alla au paroxysme dès que j’entrepris la lecture de Michelet. Celui-là me mit un incroyable tohu-bohu dans la cervelle. Chez lui, nul enchaînement dans le récit ; il ne se donne même point la peine d’exposer les faits. Mais, à propos des moindres vétilles et des incidents les plus saugrenus, un accès de lyrisme incohérent l’empoigne. Alors, il hurle, il sanglote, il se pâme de rire, il écume, il roucoule des alleluias ou vocifère des invectives. Tour à tour — plus souvent pêle-mêle, — il décerne le Panthéon ou condamne au barathre les fantômes qu’enfante son imagination désordonnée. Chacun de ses chapitres semble la conséquence d’une crise de nerfs. A le lire de sang-froid — ce qui n’était pas mon cas à cette époque — on croit assister aux gambades d’un dément échappé de sa cellule et qui, coiffé de son pot de chambre, pinçant d’une guimbarde échevelée, célébrerait, sur l’air de la Carmagnole, la gloire nonpareille de ses dieux lares : « les géants de 93 ».

Lamartine, le rêveur incurable, Michelet l’halluciné furent donc les écrivains qui, les premiers, me déformèrent le jugement en ce qui concerne la Révolution. D’autres vinrent ensuite, plus calmes et plus ternes, mais non moins aberrants. Ce que je tiens à souligner, c’est qu’à partir de ces lectures initiales, les principes révolutionnaires, si justement dénoncés comme sataniques, par Joseph de Maistre, se gravèrent dans mon âme. L’exaltation sans limites des droits de l’individu au grand dommage de l’esprit social, la mise en pratique de la devise : « ni Dieu ni maître, mon bon plaisir », la haine de toute règle devinrent mes directives pour longtemps. Il y eut, comme on le verra, des intervalles d’apaisement, de soumission passagère à une discipline. Mais toujours le penchant au non serviam démoniaque reprenait le dessus. Et si la Grâce n’était intervenue pour éclairer ma raison, il est fort probable que ces folles maximes continueraient de me représenter le seul Credo qu’un « homme libre » puisse admettre.


La littérature française occupait dans ma pensée une place égale à celle tenue par le latin. La saine beauté de l’art classique nous était offerte par quelques tragédies de Corneille et de Racine — Cinna, le Cid, Andromaque, Athalie — Molière avec le Misanthrope. On nous faisait étudier aussi tout Boileau.

Le choix était excellent. Mais je ne goûtais pas beaucoup ces maîtres. Leur forme me paraissait trop sage ; leur sens de la mesure m’agaçait. Leur connaissance profonde de la nature humaine, je n’avais pas encore assez vécu pour en apprécier la valeur. L’adolescent, de sensibilité turbulente, que j’étais, exigeait, pour s’émouvoir, moins de pondération et davantage de cris. Il me fallait du panache, des sentiments excessifs, de la grandiloquence à fracas. Corneille m’inspirait à peine quelque considération. Racine m’ennuyait. Qu’il pardonne ce blasphème à celui qui l’aima tant depuis ! Pour Molière, ma préférence allait vers Amphitryon, toutefois sans emballement. Quant à Boileau, je le haïssais ; je le surnommais le Louis XIV des Petdeloups et je trouvais absurde qu’il eût condamné aux verges l’auteur de Childebrand, ce patronyme hirsute me paraissant plus pittoresque que ceux d’Ulysse et d’Agamemnon.

Au contraire, les romantiques, dont je pris une première idée dans les Morceaux choisis de l’inoffensif Merlet, me conquirent tout de suite. Afin de les mieux connaître, je me fis apporter du dehors, par un externe complaisant, les poésies de Musset et plusieurs volumes de Victor Hugo. Le peu d’argent dont je disposais y passa tout entier. Ensuite, il me fallut recourir à mille ruses pour les déguster en cachette. Car, dans ce temps-là, l’Université excommuniait l’un et l’autre poète. A les lire, on risquait la confiscation, un ample pensum et les anathèmes du professeur tonnant contre « le mauvais goût ».

C’était le fruit défendu ; par conséquent, je voulais le cueillir. Là, comme partout, mon esprit de rébellion faisait des siennes.