Les apostrophes et les prosopopées un peu niaises de Rolla, les tirades ampoulées de Franck dans La Coupe et les Lèvres, la verroterie grossière, l’exotisme en fer-blanc peinturluré de teintes crues des Orientales me semblèrent des merveilles de style et de passion vraie. La bosse de Quasimodo, le rictus de Gwynplaine, je les tenais pour des modèles de pathétique dont seule la décrépitude d’un pédagogue ranci dans le classique pouvait méconnaître la splendeur.
Cependant, comme je soignais beaucoup mes compositions et que la grammaire y était respectée, comme, parallèlement, je continuais de cultiver avec dilection Horace et Virgile, le professeur ne me faisait pas trop d’observations. Tout en blâmant les touches de couleur violente dont j’empâtais çà et là mes devoirs, tout en relevant avec amertume mes imitations des romantiques, il me donnait de bonnes notes. Il était rare que je ne fusse pas « premier en narration française ».
Bientôt, mon exubérance littéraire ne se contenta plus des travaux prescrits par la règle. Les images qui me bouillonnaient, comme des laves en fusion, dans la tête voulaient s’étaler librement ailleurs. J’inventai de fonder un journal hebdomadaire, où quelques amis, qui partageaient ma fièvre, deviendraient mes collaborateurs.
Ils accueillirent ma proposition avec enthousiasme. A la besogne !…
Ce périodique — six feuilles de papier écolier cousues ensemble — s’intitula le Combat. En sous-titre : poésie, critique, libres propos. Il portait cette épigraphe empruntée au Cid et où se gonflait notre naïf orgueil : Nos pareils à deux fois ne se font point connaître !…
Un de nous, doué pour la calligraphie, recopiait les poèmes et les proses que nos cerveaux en ébullition ne cessaient de produire. Le journal paraissait tous les samedis soir, à un exemplaire et circulait clandestinement parmi nos camarades de classe, qui, moitié goguenards, moitié admiratifs, s’en disputaient la lecture.
Je dégorgeai là tout un fatras archiromantique, truffé de réminiscences d’Hugo et de Musset, et dont je ne me rappelle que ce détail : j’avais entrepris une transposition en vers de Han d’Islande que j’abandonnai d’ailleurs au troisième chant, parce que, soudain, ce labeur inepte m’assomma. Un seul vers en surnage dans ma mémoire. Le voici, truculent à souhait :
Han buvait l’eau des mers dans le crâne des morts…
Ne trouvez-vous pas qu’il résume tout le romantisme ? Pour moi, je le jugeai sublime, d’autant plus que mes émules m’en firent de grands éloges… Somme toute, il n’y avait pas grand mal à ce que nous nous dépensions de la sorte. C’était une soupape ouverte aux vapeurs volcaniques qui nous distendaient les méninges. D’autre part, le pion de notre étude — celle des grands — y acquit le repos. Avant le journal, nous imaginions sans trêve de terribles farces contre lui. Devenus auteurs, pourvus d’un public, nous étions tout entiers à la production et nous le laissions tranquille. Aussi, ce martyr, objet habituel de notre cruauté plus ou moins inconsciente, apprécia si fort sa quiétude insolite qu’ayant mis la main sur quelques numéros il se renseigna auprès des « bons élèves », incapables de dissimuler un secret à l’autorité. Quand il eut appris de quoi il retournait, désireux de prolonger l’armistice, il feignit de n’avoir rien vu et se garda d’informer le Principal.
Le Principal le sut tout de même, et voici comment. Comme je l’ai dit, la politique absorbait non seulement tous ses loisirs, mais une partie des heures qu’il aurait pu consacrer au collège dont il avait la responsabilité.