Or, en cette année, la France était fort troublée, à l’intérieur, par les manigances des républicains qui intriguaient et se démenaient pour conquérir le pouvoir. Jamais l’Ote-toi de là que je m’y mette, cher aux démagogues, ne montra autant d’effronterie.
L’Assemblée nationale, composée, en majorité, de conservateurs et de catholiques, très honnêtes gens, mais contaminés à la fois de libéralisme et de tous les préjugés propres aux Parlements, venait de retirer sa confiance à Thiers et de renvoyer ce petit Machiavel de la Cannebière à ses faïences et à ses bronzes soi-disant d’art[4]. Elle l’avait remplacé par le maréchal de Mac-Mahon, soldat loyal et intrépide, chef d’État insuffisant. Sous la conduite de Gambetta, qui faisait le bravache à travers les provinces et lançait alors son cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi », les héros futurs du Panama s’efforçaient de persuader au pays qu’on voulait le placer sous le joug « du sabre et du goupillon ».
[4] Cette hideuse collection d’apocryphes et d’objets truqués encombre aujourd’hui une des salles du Louvre.
Un gouvernement énergique et clairvoyant eût coffré ces braillards séditieux. Mais, conformément à l’incurable nigauderie dont les libéraux n’ont cessé, ne cessent, ne cesseront de donner des preuves, on ne sut pas agir vite et bien. On ne manifesta ni volonté suivie ni vigueur dans la répression. Tout en proclamant l’urgence d’établir « l’Ordre moral » on ne prit que des demi-mesures. On se contenta de vexations puériles ou ridicules à l’égard des agitateurs. On leur permit de tournebouler les cervelles de telle sorte que les élections de 1876 donnèrent la majorité aux républicains. La Chambre nouvelle entra en conflit avec le Maréchal. Celui-ci, le 16 mai 1877, choisit un ministère franchement hostile à la Constitution démocratique. Puis, avec l’appui du Sénat, où les conservateurs restaient les plus nombreux, il déclara la Chambre dissoute. Une campagne électorale prolongée commença où le gouvernement n’employa que des moyens légaux — et avec quelle mollesse ! — tandis que les Républicains redoublaient de vociférations, de trafics louches, de violence sournoise. Ils finirent d’affoler la pauvre bête à vue basse qui a nom : Suffrage universel.
Les choses en étaient là au moment où nous rédigions notre journal. Bien entendu, entre nos quatre murs, nous ne percevions qu’un écho très affaibli de tout ce tumulte, assez, toutefois, pour conjecturer, d’après la mine morose du Principal, que ses opinions, fort attachées au gouvernement, ne l’emporteraient pas à Montbéliard, ville en grande partie protestante et férue des billevesées gambettistes. Autre indice d’un sérieux grabuge : en quatre ou cinq mois, trois sous-préfets s’étaient succédé. Chacun d’eux avait visité le collège et cette formalité officielle nous valut l’octroi d’une demi-journée de congé supplémentaire. Aussi ces mutations rapides nous avaient beaucoup plu tout en nous étonnant un peu.
Enfin nous avions pu prendre une vague notion de la crise politique par les discussions de nos professeurs d’ailleurs presque tous anticléricaux et républicains. Nous en saisissions quelques bribes et nous en tirions des hypothèses plus ou moins saugrenues.
Il paraissait alors une brochure périodique à deux sous qui portait ce titre : la Lanterne de Boquillon. C’était un infect recueil de quolibets, écrit en un style crapuleux et où l’Église, le Maréchal, l’armée, les conservateurs étaient copieusement insultés. Des externes l’apportaient en classe, s’en divertissaient et ne se faisaient pas faute de nous les passer après lecture.
Ici encore, des gouvernants à la hauteur de leur tâche de préservation sociale auraient supprimé, sans hésiter une minute, cet infâme torchon. Mais nos grelottants libéraux avaient bien trop peur qu’on les accusât d’attenter à la liberté de la presse pour prendre une mesure pourtant fort nécessaire. Avec un ahurissement qui n’avait d’égal que leur inertie, ils encaissaient toutes les mornifles, se bornant à y opposer de timides objurgations et de filandreux appels à la modération.
Enclin, comme je l’étais, à tout ce qui sentait la révolte, je lus en jubilant les diatribes de Boquillon. Même, j’en transcrivis des passages que j’insérai dans nos libres-propos. Jusque-là ces notules nous servaient principalement à décocher des brocards au personnel enseignant ou administratif du collège. Parfois, après les avoir « cloués au poteau des couleurs » — comme dit Rimbaud — nous nous livrions à des danses de cannibales autour de certains professeurs que nous estimions trop fertiles en pensums et en retenues. On leur attribuait — sans en rien connaître que par des ragots ineptes — des mœurs déplorables. On parodiait leur façon d’enseigner. On bafouait leurs tics et leurs manies. D’autres fois, on imputait à l’économe des collusions ténébreuses avec les fournisseurs. Ou bien on critiquait la monotonie des menus et l’on dénonçait la coriacité des viandes servies au réfectoire. Le tout, sans trop de perversité foncière et en des termes où il entrait plus d’espièglerie que de fiel. Et enfin jamais nous n’avions abordé la politique.
Un des nôtres, qui possédait un talent précoce de caricaturiste, illustrait le Journal de dessins grotesques où Principal, pédagogues, maîtres d’étude se révélaient d’une ressemblance frappante sous l’exagération voulue de leurs défauts physiques. Ce crayon irrespectueux signait ses croquis du pseudonyme de Milo. Nous le retrouverons.