Quand j’eus introduit la politique dans les libres-propos, il y eut des protestations parmi les rédacteurs comme parmi les lecteurs. Les uns déclarèrent que la politique était, pour eux, dépourvue de tout intérêt. Les autres, que les balivernes venimeuses de Boquillon leur semblaient écœurantes au point de vue du style et de la qualité des idées. — En quoi ils avaient bien raison. — Mes collaborateurs me représentèrent le danger de répandre ces ignominies. En cas de saisie, notre culpabilité s’en trouverait aggravée.

Mais moi, rédacteur en chef, à qui le choix des matières à insérer était confié, très imbu de mon privilège, je ne voulus rien entendre. En tant que littérature, cette prose me paraissait ignoble, tout comme à mes amis. Mais elle flattait mes tendances subversives. Et donc je maintins Boquillon


Or, dans ma famille, nous possédions une vieille cousine célibataire et munie de rentes. De ce côté, il y avait ce qu’avec un cynisme d’autant plus cocasse qu’il est inconscient la bourgeoisie appelle des « espérances ».

Calviniste austère, la cousine présentait un visage taillé dans du buis jaunâtre. Sa voix rêche, ses préceptes frigorifiques hantaient mes cauchemars quoique, depuis ma petite enfance, je ne l’eusse vue que deux ou trois fois, à de longs intervalles. Ce que je gardais surtout dans la mémoire, c’étaient ses attitudes. Elle se tenait tellement raide que je me demandais si, par mégarde, elle n’aurait pas avalé son parapluie, soigneusement roulé au préalable.

On m’avait recommandé de lui écrire au nouvel an et la veille de son anniversaire. Cette date néfaste approchait et je ne savais comment m’acquitter de la corvée. Enguirlander ma lettre de formules toutes faites, y étaler des sentiments affectueux dont je ne pensais pas le premier mot me dégoûtait. Car l’existence de cette huguenote pétrifiée m’était aussi indifférente que les phases de la lune. Qu’elle se portât bien, cela m’était égal ; qu’elle fût aux prises avec un catarrhe chronique, c’était tant pis pour elle. Alors, que lui dire ?

Ma pénurie d’imagination sur ce point me fit prendre enfin le parti le plus insensé. Avec le vague espoir de l’apitoyer sur mon sort, je lui confiai que l’internat m’ennuyait d’une façon effroyable ; que je rêvais souvent d’évasion ; que si la durée de mon séjour forcé dans cette prison se prolongeait par trop, je ferais le nécessaire pour qu’on m’expulsât. Pour comble d’aberration, j’assaisonnai le tout d’une phrase d’argot, cueillie dans Boquillon et qui témoignait du plus intense mépris de l’autorité — universitaire ou autre. Et, à l’appui de cette élégante référence, je citais mon auteur !

Maintenant le drame commence.

Au reçu de cette épître, la cousine, rendue furieuse par ma prose sans vergogne ni fard, l’envoie au Principal en y joignant des appréciations vinaigrées sur sa manière d’élever les enfants qui lui sont confiés.

Le Principal reçoit le paquet à son bureau, vers cinq heures du soir. Quoiqu’il portât le nom pacifique de Colombe, c’était un homme irascible. En mainte occasion nous en avions eu des preuves cuisantes.