Déjà, qu’une antique demoiselle au verjus mette en doute la valeur de l’éducation qu’il est censé nous donner, cela l’horripile. Mais ce qui le courrouce encore bien davantage, c’est qu’un de ses élèves méconnaisse le bienfait de vivre sous sa loi et — surcroît d’abomination — se soit laissé influencer par un misérable pamphlétaire. Comment les libelles de l’odieux personnage ont-ils pu s’introduire dans le collège ? Tout l’ordre moral, qu’il chérit, qu’il soutient de ses votes et de son influence, lui en paraît ébranlé.
Mais s’attarder à méditer douloureusement sur ce scandale ne servirait de rien. Il faut agir… Il bondit hors de son fauteuil, renversant, du même coup, son encrier dont le contenu en profite pour éclabousser largement les paperasses qui s’étalent devant lui. Sacrant, fulminant des imprécations, il arrive comme un obus dans l’étude, où, à l’abri d’un rempart de dictionnaires, j’aiguise les Libres Propos de la semaine. Là, il éclate.
Pour commencer, il m’empoigne à bras-le-corps et me lance au milieu de la salle. Ce procédé brutal me met en rage. Au lieu de tomber à genoux en larmoyant comme il s’y attendait sans doute, je me campe vis-à-vis de lui, rouge comme un petit coq et je le toise d’un air de défi qui redouble sa colère.
D’une voix saccadée, tant l’indignation le suffoque, éparpillant à droite et à gauche des étincelles de salive, il lit ma lettre. Mes camarades, tout pantois, les yeux dilatés à se rompre les paupières, gardent un silence d’épouvante. Le pion, blême d’effroi, sentant que la bourrasque ne tardera pas à se détourner vers lui, voudrait bien sauter par la fenêtre ou se cacher sous le paillasson.
Ayant fait l’exposé de mes crimes, non sans de foudroyantes parenthèses à mon adresse, le Principal ajoute, d’un ton sarcastique, où siffle déjà une rafale de punitions vengeresses : — Ah ! Monsieur s’occupe de politique !… Nous allons voir…
Il s’interrompt ; par une inspiration soudaine, il se précipite sur mon pupitre, l’ouvre, le fouille et y découvre la collection de notre journal flanquée d’une série complète de Boquillons. Cette dernière est lancée tout de suite dans la boîte aux ordures. Mais notre chère feuille, confidente de nos rêves et de nos doléances, il se met à la parcourir en poussant des exclamations ironiques ou réprobatrices. Voici que lui saute au regard sa propre caricature soulignée d’une parodie des Châtiments, où ses opinions sont traitées sans aménité aucune. Cette contribution à sa biographie achève de lui faire perdre tout sang-froid.
Sommé, avec une insistance furibonde, de livrer mes complices, je reste bouche close. Je me laisserais tuer plutôt que de dénoncer personne. Ni invectives, ni menace ne parviennent à me tirer une syllabe.
— Soit, dit le Principal, nous éluciderons cela plus tard…
Alors viennent les sanctions. Il est signifié au maître d’étude, coupable au moins de négligence dans l’exercice de ses fonctions, d’avoir à quitter le collège dès le matin suivant.
Pour moi, mis au pain sec et à l’eau, je suis expédié au séquestre avec mille lignes à copier. Le lendemain, il me faudra écrire des excuses à la cousine de malheur qui m’attira ce revers. Le Principal lui-même préviendra mon père de mon inconduite et lui exposera les principes horribles dont je me suis volontairement intoxiqué. Enfin je serai privé de sortie jusqu’à la fin de l’année scolaire.