Après quelques essais fort infructueux pour me créer une âme impassible selon ses préceptes, je me détournai donc de ce sophiste inconséquent.

C’est alors que, faute d’une croyance à un principe surnaturel, je me rejetai vers cette « religion de l’humanité » qui a fait divaguer tant d’intelligences depuis qu’il existe des aveugles volontaires pour refuser de voir Dieu. Comme mon tempérament me portait alors aux extrêmes, j’allai, du premier coup, jusqu’à l’Anarchie.

CHAPITRE VII
L’ANARCHIE

Durant les premiers mois qui suivirent ma sortie du régiment, je ne m’occupai pas du tout de politique. Absorbé par mon labeur littéraire, je ne lisais, dans les journaux, que les articles traitant de littérature. J’ignorais jusqu’au nom des ministres qui se succédaient au pouvoir comme des ombres chinoises sur une lame d’étoffe, mal tendue, mal éclairée et secouée de trépidations chroniques.

D’instinct, et comme tout Français capable d’observer et de construire un raisonnement, je sentais la malfaisance et l’absurdité du régime ; je n’éprouvais aucune espèce de vénération pour la République. Ainsi que la plupart de mes contemporains, je haïssais l’Allemagne et je nourrissais l’espoir que l’heure où nous prendrions notre revanche de la défaite de 70 ne tarderait pas à sonner. Et il est certain que j’aurais endossé de nouveau et très volontiers la cuirasse pour foncer sur l’ennemi héréditaire.

Mais ces sentiments me demeuraient à l’état latent. Ravi par le culte de la Muse, je ne prêtai, tout d’abord, guère d’attention aux intrigues et aux papotages stériles de nos maîtres.

Cependant, Paris s’enfiévrait si fort autour de mon rêve qu’il me fallut bientôt, bon gré mal gré, m’enquérir des causes de ce tumulte énorme.

En effet, c’était le temps où Boulanger syndiqua tous les mécontents pour balayer la clique de fantoches malhonnêtes qui détenaient le pouvoir. Aux cris : Dissolution ! Révision ! la grand’ville, en haine des parlementaires, tombait amoureuse du soldat qui surexcitait son patriotisme et, à la fois, ses penchants frondeurs.

On ne parlait plus que de Boulanger. On ne chantait plus que des refrains boulangistes. Je m’en aperçus au détriment de mon repos. Dans la maison où j’habitais, il y avait une petite cour, une sorte de puits étroit entre les quatre corps du bâtiment. Là, un garçon charcutier, tout en confectionnant ses hachis, n’arrêtait pas de hurler les couplets en vogue. Il répétait surtout En revenant de la Revue, chanson cocardière qui enthousiasmait alors les révisionnistes — c’est-à-dire le plus grand nombre des Français. J’avais beau faire le possible pour ne pas entendre, à chaque instant une voix aussi fausse que perçante lançait jusqu’à ma mansarde ces deux vers :

Et moi, je n’cessais d’acclamer