Léon Daudet, dans Salons et Journaux, a dessiné, d’un crayon alerte, une amusante silhouette de Thiébaud après le boulangisme.
C’était exact. De ce jour le déclin de Boulanger commença ; il alla en se précipitant jusqu’au coup de revolver final.
Il ne faut rien regretter de cette déconfiture. Boulanger dictateur, c’était probablement la guerre avec l’Allemagne. L’armée du service de cinq ans était magnifique et d’une solidité à toute épreuve. La nation, vibrante de patriotisme, fût entrée en campagne avec allégresse. Mais quel chef d’État ou quel généralissime pour une pareille crise !…
Au surplus, sous la forme césarienne et plébiscitaire ou livrée aux factions de Parlement, la démocratie constitue l’organisme politique le plus défectueux qui se puisse concevoir. Aristophane l’a bien jugée : Démos, berné et flagorné par Cléon ou s’éprenant de la guerre et du cheval noir de Lamachos, est incapable de discernement. Il lui faut un guide immuable et qui ne dépende pas de son vote : le Roi.
La déroute du boulangisme coïncidait avec le scandale du Panama. On se rappelle cette immense coquinerie financière où l’on entendit un ministre, Rouvier, un président de la Chambre, Floquet, avouer leurs concussions en invoquant, pour excuse, des nécessités politiques. Cent quinze parlementaires de gauche furent convaincus d’avoir vendu leur vote ou leur influence aux Lesseps, tripoteurs de vaste envergure, qui, contre l’avis des spécialistes s’entêtaient à creuser, sur des plans insensés, le canal qui devait joindre les eaux de l’Atlantique à celles du Pacifique.
Malgré mille manœuvres louches et un large emploi de la corruption, l’entreprise échoua. Quantité de petites gens qui leur avaient confié de chétives économies furent ruinées. Mais, grâce à la défaillance d’une Justice à l’image du régime, les chéquards du Parlement furent acquittés ou obtinrent des non-lieu, sauf un seul, Baihaut, qui, tardivement tourmenté de scrupules, reconnut son crime et devint le bouc émissaire des Chambres.
Je ne veux pas remuer cet amas de pourriture démocratique ni rouvrir les ulcères purulents qui rongeaient les parties honteuses de Marianne. Maurice Barrès a raconté le Panama dans un livre magistral, Leurs Figures, où la vigueur vengeresse du style n’a d’égale que la force de la pensée. Cette œuvre reste et restera.
Ce que je retiendrai de l’épisode, c’est ceci : nombre de boulangistes, enragés de n’avoir pas réussi à détruire des institutions qu’ils haïssaient sans trop savoir quoi mettre à la place ; beaucoup d’actionnaires du Panama, constatant que les principaux coupables se tiraient du cloaque à peu près indemnes et conservaient les sommes qu’ils avaient détournées, devinrent des anarchistes.
Lorsque Ravachol dynamita des magistrats, lorsque Vaillant jeta sa bombe inoffensive parmi les députés, lorsque Émile Henry tua les premiers venus, lorsque Caserio poignarda le président Carnot, ces humiliés et ces offensés, s’ils n’osèrent applaudir en public, ne laissèrent pas de ressentir une trouble gratitude à l’égard des fous et des assassins que, par une aberration du sens moral fréquente à cette époque, ils tenaient pour des justiciers.