D’ailleurs, l’état de la société mondaine favorisait le développement de la doctrine anarchiste. Un matérialisme jouisseur, des mœurs débraillées, l’incohérence gouvernementale, les querelles des factions, la survenue de tribus juives apportant, avec une odeur de ghetto, les rêveries meurtrières des nihilistes — tout contribuait à pervertir les esprits dévoyés par plus d’un siècle d’intoxication révolutionnaire.

En maints salons, où les cosmopolites coudoyaient les snobs, on écoutait avec considération les esthètes qui préconisaient, comme panacée sociale, un horrible mélange de Nietzsche, d’Ibsen et de Tolstoï.

Des cercleux, plus stupides que des pingouins, des caillettes hystériques admirèrent Laurent Tailhade lorsqu’à propos des meurtres anarchistes, il déclara : « Qu’importent les vagues humanités, pourvu que le geste soit beau ! »

On ne saurait croire la vogue qu’obtint cette cruelle ineptie analogue à celle d’Oscar Wilde qui, dans le même temps, demandait qu’on supprimât les vieillards, « parce qu’ils sont laids », disait-il.

Châtiment providentiel : le premier fut éborgné par une bombe libertaire ; le second finit — on sait comment.

Dans la littérature, et particulièrement chez les symbolistes, l’individualisme sans frein présentait trop d’affinités avec l’anarchisme pour que celui-ci n’y conquît pas des adeptes.

On vit par exemple Pierre Quillard, qui était pourtant un doux poète et un helléniste de valeur, publier un Éloge de Ravachol, où le bandit était comparé à — saint François d’Assise. Tout simplement…

A cause de ma formation romantique, j’étais trop enclin à me conduire d’après des sentiments désordonnés, pour ne pas imposer silence à la raison lorsqu’elle contredisait le goût que j’avais alors pour les émotions violentes. D’autre part, l’esprit de révolte couvait toujours en moi et ne demandait qu’à m’incendier de nouveau l’imagination. Les bonnes habitudes prises au régiment, ce n’était que — des habitudes. Comme elles ne s’appuyaient pas sur des principes fermes, judicieux et stables, comme aussi je me nourrissais de philosophies négatrices, j’étais tout préparé à devenir un anarchiste, ainsi que beaucoup de mes confrères.

Mon introducteur dans l’Anarchie fut ce Milo, qui, on s’en souvient peut-être, caricaturait nos professeurs au collège. Très doué comme dessinateur, mais fort décousu dans son existence, nonchalant et rêvassier, il était venu à Paris comptant sur son crayon pour vivre. Il n’avait pas réussi à sortir de l’obscurité. D’où de l’aigreur contre une société qui, estimait-il, méconnaissait son réel talent, puis de la rancune, puis de la haine et, en conséquence, son affiliation à un groupe communiste dont les divagations de Bakounine constituaient le Credo.

J’avais retrouvé Milo dès ma sortie de l’armée. Longtemps, épris de la seule littérature, je ne donnai guère d’attention à ses tirades subversives. Et puis, à défaut de convictions politiques, je gardais un certain bon sens — inné en moi — le même qui m’avait fait saper le socle de l’idole Mallarmé. Il m’empêchait d’admettre que, pour réaliser le bonheur intégral de l’humanité, désormais libre et consciente d’elle-même, il fallait d’abord tout détruire en commençant par les inégalités sociales.