Mais, peu à peu, sous l’action des causes que j’énumère ci-dessus, puis influencé par le prosélytisme opiniâtre de Milo, je me laissai aller à la dérive. Comme tant d’autres, je m’écriai en toute occasion : Ni Dieu, ni Maître ! J’entonnai l’hymne anarchiste qui s’intitule les Briseurs d’Images et dont voici un couplet des plus caractéristiques :
Les rois sont morts, les dieux aussi,
Demain, nous vivrons sans souci,
Sans foi ni loi, sans esclavages :
Nous sommes les briseurs d’images !…
Il n’était pas dans ma nature de poser des bornes aux idées qui me séduisaient surtout quand elles surexcitaient en moi l’orgueil de penser soi-disant au-dessus de mes contemporains. Puis l’âge d’or futur présenté par l’Anarchie comme un idéal accessible ravissait en moi le poète. J’y vivais plus que dans le présent parfois morose. Tous mes livres de cette période portent l’estampille de cette illusion chatoyante. Même en mes articles, employant l’insinuation et l’allégorie, pour ne pas effaroucher le public, je donnais toujours quelque coup de griffe à la Religion, à la famille, à l’autorité sous toutes ses formes. Pour l’armée, comme je n’aurais pu, sans mentir, dénoncer ses tares en corroborant mes critiques de griefs personnels, je me tenais dans les généralités.
Mon hallucination — c’est le mot propre — dura six ans, de 1893 à 1899. Comment elle se dissipa, je le dirai plus loin. Qu’on me permette auparavant d’esquisser le croquis d’un milieu anarchiste où je fréquentais assez souvent et ensuite d’émettre quelques réflexions sur la genèse de l’Anarchie au XIXe siècle.
Georges Valois, qui a traversé, comme moi, l’Anarchie a eu raison de dire dans son livre si substantiel D’un siècle à l’autre :
« Les hommes d’ordre croient, en général, que les hommes de désordre sont d’horribles personnages, à l’âme noire, pleine de passions sanguinaires et de haine féroce, ayant l’appétit de la destruction. C’est une grosse erreur. Les groupements révolutionnaires appellent à eux, nécessairement, des hommes qui possèdent ces caractéristiques antisociales, et il y en a plus chez eux que dans les groupements d’ordre, pour la raison bien simple qu’un pillard trouve toujours à piller pendant une révolution, quelle qu’elle soit. Mais, en temps de paix, les groupements révolutionnaires sont formés d’hommes qui ne diffèrent des autres que par l’esprit et qui ne sont ni plus ni moins sanguinaires, ni plus ni moins haineux que la plupart de leurs contemporains. Il se trouve même, parfois, qu’inférieurs par leur philosophie sociale à un citoyen normal qui ne possède que deux ou trois bons principes d’ordre, ils soient d’une qualité morale supérieure à beaucoup d’hommes considérés comme les piliers de l’ordre moral et social. C’est ce qui fait souvent le prestige de certains révolutionnaires beaucoup plus que leurs idées, que le bon sens commun juge absurdes avec raison. Il n’est pas rare, et je dois même dire que c’est fréquent, que les théoriciens de l’anarchie intégrale soient des hommes mus par la volonté de créer de l’ordre. Ils ont une autre conception de l’ordre que les hommes d’ordre : elle est fausse, je le sais assez, mais ce n’est qu’une erreur intellectuelle. »