Rien de plus exact. J’ajouterai qu’il est téméraire de mettre en doute, comme on le fait trop souvent dans les milieux conservateurs, la bonne foi des théoriciens de l’Anarchie. — De la bonne foi, ils en possèdent à revendre, car ils sont tellement persuadés du bien-fondé de leur doctrine qu’ils se laisseraient tuer en souriant plutôt que de la renier. Et c’est pourquoi ils sont si dangereux, tout en demeurant, quant aux mœurs, les plus paisibles des humains.
A l’appui de mon dire, je retrouve dans mes notes la relation d’une rencontre chez Jean Grave, avec Élysée Reclus, qui fut, à la fois, un savant distingué, un rêveur ingénu et une âme profondément charitable.
Voici donc mes souvenirs à ce sujet.
Au bas de la rue Mouffetard, face à l’église Saint-Médard, célèbre depuis les convulsionnaires jansénistes, une haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur, dont les marches vermoulues mènent à une mansarde où se rédige la Révolte, journal qui représente à cette époque — 1893 — quelque chose comme le moniteur de l’Anarchie.
C’est là qu’habite Jean Grave, ancien cordonnier, converti aux idées libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef de la feuille hebdomadaire dont la périodicité est assurée, tant bien que mal, par des cotisations venues d’un peu partout — voire de l’Amérique du Sud.
Dans le fond de la mansarde, sous l’angle surbaissé du toit, un lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre étroite, une large table en bois blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre chaises de paille. Au mur, une caricature du président Carnot représenté en crieur de journaux vendant la Révolte. Une autre donnant l’effigie de Rothschild accroché à une potence. Car, comme le dit encore Valois, « il y avait, chez beaucoup d’anarchistes, un antisémitisme certain. »
Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne un article où les principes de l’Anarchie sont formulés avec rigueur et selon un pédantisme des plus naïfs.
C’est un petit homme trapu, aux épaules carrées, doué d’un ventre qui se permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une moustache en brosse coupe sa face sous des sourcils en broussaille.
Jean Grave n’est pas méchant. Il appartient à cette catégorie d’anarchistes qui se contentent, la plupart du temps, de rêver à ce que serait ce paradis terrestre du communisme dont, par amour pour elle, ils voudraient gratifier l’humanité.
D’ailleurs, il désapprouve ceux des libertaires qui recommandent « la reprise individuelle » et « la propagande par le fait ».