On sait que ces euphémismes — qui seraient cocasses s’ils ne dissimulaient d’affreuses réalités, — signifient le vol et le meurtre.

Pour Jean Grave, il est d’une honnêteté scrupuleuse et ne tuerait pas un moustique, en eût-il été piqué dix fois de suite.

Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de Hœckel, le compagnon Martin, ancien séminariste, maintenant orateur dans les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé d’une redingote pleine de taches et tournée du noir au roux. Des yeux pleins de chassie ; un énorme nez qui lui encombre toute la figure.

Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical dans l’attitude et dans les propos.

Un jour, érigeant un index solennel, il articula, devant moi, cette déclaration : — Nous sommes les Pères de l’Église anarchiste et nous en promulguons les dogmes.

Mais il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes : — As-tu fini de poser au Souverain-Pontife, espèce de défroqué !…

Martin n’en reste pas moins convaincu qu’il est un apôtre, un docteur — presqu’un Prophète. Au surplus, vivant, lui aussi, dans un songe. Lorsqu’il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès des Trente, il s’étonnait qu’on lui reprochât quelque chose.

— Mais, je n’ai rien fait, disait-il, que me veut-on ?

Il fut acquitté.

Le matin d’avril où je trouve les deux rédacteurs de la Révolte en tête à tête, comme je viens de le décrire, j’avais été convoqué par Grave pour faire la connaissance d’Élysée Reclus.