Je suis assez impatient de cette entrevue. D’abord, j’admire Reclus pour cette œuvre magistrale, la Géographie universelle, où la beauté du style met en valeur une science hors de pair. Ensuite, le sachant anarchiste, je désire fort l’entendre parler sur la doctrine. J’espère qu’il confirmera mes convictions libertaires encore mal assises.
En l’attendant, nous causons. Je me souviens que Jean Grave me reprocha de donner trop d’attention à la poésie. Il se croyait un esprit très positif et tenait les vers pour un bruit agréable mais vain. En conséquence, il m’exhorte à fabriquer des brochures en prose à l’usage des prolétaires.
— Je le ferai peut-être, dis-je, mais, ô Jean Grave, cela ne m’empêchera pas de versifier, car je chéris la Muse.
Il hausse les épaules : — Ces poètes… Tous des enfants !…
Quant à Martin, en fait de poésies, il n’apprécie que celles de Verhaeren, homme excellent mais rimeur barbare, qui, à cette époque, produit, en un patois mi-wallon, mi-flamand, des rhapsodies vaguement subversives.
Survient Milo, le dessinateur. J’ai dit ses sentiment haineux contre la société et la violence de ses opinions. A peine entré, il nous en donne des preuves par une sortie enragée contre les politiciens en vedette ; et il parle de massacres nécessaires.
Je dois dire qu’il rencontre peu d’écho dans la mansarde.
Jean Grave, perdu de chimères d’ordre spéculatif, ne s’enthousiasme pas pour les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n’aurait pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de Paris. Pour moi, j’avais l’horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont je n’apercevais pas alors les conséquences homicides.
L’arrivée de Reclus rompt les propos sanguinaires tenus par Milo. Le célèbre géographe est un homme de petite taille, à la barbe blanche, aux yeux bleus, où brille un regard très profond et très doux. Un aimable sourire entr’ouvre ses lèvres sur une denture intacte malgré l’âge.
Il a pour chacun de nous des mots gracieux. Quand Grave m’a présenté, il me complimente pour des articles publiés récemment et où j’ai exposé la doctrine.