Ensuite, nous descendons déjeuner chez un mastroquet de la rue Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mange des œufs sur le plat et quelques légumes. Mais il ne fait nulle observation en nous voyant absorber du saucisson et du gigot saignant aux haricots. Il ne boit que de l’eau sans se formaliser de ce que nous buvons du vin au litre. En lui, rien du prêcheur ni du puritain-rasoir, quoiqu’il fût d’origine protestante.
La conversation effleure d’abord des sujets quelconques. Puis Grave, que préoccupe un litige avec divers compagnons, dit soudain à Reclus : — Il faut que je vous demande un avis. Vous savez que j’ai publié, dans la Révolte, un article où je soutiens que dans une société comme la nôtre, les Anarchistes ne devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisent comme les bourgeois qui sont eux-mêmes les voleurs, étant propriétaires. Là-dessus, des camarades ont récriminé. Ils m’ont déclaré que la reprise individuelle constituait un droit strict pour les Anarchistes et que c’était un préjugé bêta qui m’aveuglait l’intelligence… J’ai envie de répondre que, voulant établir le règne de la justice, nous devons éviter l’injustice, qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire. — J’ajouterai ceci : les exploiteurs de notre état social ignorent, pour la plupart, que leur domination résulte d’une iniquité ; par conséquent, ils n’en sont pas responsables. Je terminerai en disant : instruisons-les ; apprenons-leur que les hommes sont naturellement bons et que seules les institutions sont mauvaises, et que quand l’humanité se sera délivrée de ces instruments d’oppression : la religion, la famille, la propriété, le militarisme, les lois, elle pourra développer, sans effort, ses instincts originairement pacifiques dans le communisme intégral. Dites-moi si vous m’approuvez.
Ce résidu sommaire des paradoxes délirants de Rousseau, quelque peu accommodés à la sauce-Proudhon, constituait bien en substance le programme des doctrinaires de l’Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné que Reclus répondît : — A mon sens, vous avez raison… Non, continua-t-il, en fixant Milo, qui protestait à la sourdine, l’anarchiste ne doit ni voler, ni tuer. Précurseurs d’une ère où les hommes comprendront que, pour être heureux, il leur faut s’abstenir de violence et de contrainte, nous ne remplirons notre destinée que si nous donnons l’exemple des vertus qui régiront — sans foi ni lois — la société future. Que recherchons-nous ? L’équilibre entre les instincts égoïstes et les instincts altruistes. Cet équilibre, nous devons, dès à présent, tendre à l’établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait — à savoir tout dommage causé à autrui.
Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les vols et les assassinats auxquels certains libertaires donnaient un sens de revendications équitables m’étaient des cauchemars qui me refroidissaient à l’égard de l’Anarchie.
Pour Milo, admirateur forcené de Ravachol et de Vaillant, il aurait volontiers protesté. Mais la déférence que Reclus lui inspirait, malgré tout, le retint.
On se sépara. Depuis, je ne revis Élysée Reclus qu’une seule fois, pendant quelques minutes, à Bourg-la-Reine, où il habitait. Il m’avait prié de venir pour me remettre une aumône que je porterais à la famille d’un anarchiste alors en prison.
Sa bienfaisance le différenciait de maints anarchistes qui ne voulaient pas qu’on vînt en aide aux indigents. Ils donnaient pour raison que les secourir, c’était affaiblir en eux l’esprit de révolte. Pourtant, je soupçonne que si l’on offre, en même temps, à un meurt-de-faim un bon pot-au-feu et une brochure libertaire en lui laissant le choix, sa réponse ne sera pas douteuse. Manger d’abord, dira-t-il, ensuite on pourra philosopher si l’on en a le loisir. Il n’aura pas tort.
Si, maintenant, on se reporte aux sophismes candides où Reclus et Grave établirent généreusement leurs illusions, avec une ignorance totale de ce que vaut la nature humaine, on voudra bien ne pas oublier que ce sont ces théories, ou d’autres analogues, qui ont produit le bolchevisme. Cela démontre quels poisons se dissimulent en ces sucreries humanitaires.
L’idée anarchiste n’est pas un produit de la génération spontanée, prolem sine matre creatam ; elle a une mère : la démocratie, une aïeule : la Révolution, des bisaïeux : Rousseau et les Encyclopédistes.