Les anarchistes ne font donc que pousser à leurs conséquences extrêmes les faux principes qui régissent notre état social depuis 1789.
Examinons brièvement ce que furent deux des principaux rhéteurs qui promulguèrent la soi-disant bonté originelle de l’homme et la foi au progrès par la science, dogmes de la démocratie athée : Rousseau et Condorcet.
Quand on réfléchit à l’énorme influence que les théories de Rousseau exercèrent sur la fin du XVIIIe siècle et sur le XIXe siècle tout entier, on s’étonne que des calembredaines de cet acabit soient considérées par beaucoup de personnes sincères et qu’on supposerait douées de jugement, comme des vérités incontestables. L’étonnement devient de la stupeur lorsque, lisant, par exemple, les Confessions, on découvre que ces divagations eurent pour auteur un fou acariâtre et bucolique, un névropathe, à classer parmi les saligauds. En effet, il s’exhibait honteusement devant les femmes et, de son propre aveu, il cultiva pendant toute sa vie un vice solitaire par où il acheva de se détraquer. Ajoutez la manie de la persécution qui le mena au suicide.
Voilà, n’est-ce pas, un « penseur » tout désigné pour réformer la société ? C’est du moins ce qu’estimèrent les hommes de la Révolution qui eurent pour Évangile le Contrat social où il est enseigné que la volonté du nombre — autrement dit le suffrage universel, — réalise le dernier mot de la justice, de la clairvoyance et du désintéressement. La démocratie contemporaine emboîte le pas et les anarchistes, ses fils méconnus, suivent à la file, avec cette restriction qu’ils suppriment le vote et le remplacent par les coups de bâton sur l’échine de la minorité.
Quant au progrès de l’humanité par la science, vous trouverez sa formule développée avec méthode dans l’Esquisse des progrès de l’esprit humain de Condorcet, encyclopédiste de marque qui poussa le rationalisme jusqu’à ses dernières limites.
Sainte-Beuve a fort bien jugé cet opuscule au tome III de ses Lundis. Je ne saurais mieux faire que de le citer :
« Condorcet supprime, en idée, tout ce qui est du caractère et du génie particulier aux diverses races, aux diverses nations ; il tend à niveler dans une médiocrité universelle les facultés supérieures et ce qu’on appelle les dons de nature ; il se réjouit du jour futur où il n’y aura plus lieu aux grandes vertus, aux actes d’héroïsme, où tout cela sera devenu inutile par suite de l’élévation graduelle du niveau commun. On n’a jamais vu d’idéal plus tristement placé. C’est là le dernier rêve, et le plus fastidieux, de la pure raison entêtée d’elle-même. Condorcet nous en offre la dernière expression. Il pousse l’espérance du progrès jusqu’à conjecturer qu’il pourra arriver un temps où il n’y aura plus de maladies et où la mort ne sera plus que l’effet ou d’accidents extraordinaires ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales. Et tout cela par suite des progrès de la médecine. O Molière, où es-tu ?…
« Condorcet, dans son rêve d’Élysée terrestre, oublie un genre de mort qui pourrait devenir fréquent si la chose se réalisait jamais, c’est qu’on y mourrait d’ennui… Son erreur propre, c’est de croire qu’on n’a qu’à vouloir que tout soit désormais pour le mieux et qu’en changeant les institutions, on va changer les mobiles du cœur humain. Refaire le cœur humain à neuf, telle est la prétention exorbitante de cette école finale du XVIIIe siècle et dont Condorcet est le produit suprême et comme le cerveau monstrueux. Jamais il ne s’est vu de délire plus déclaré, de délire plus raisonneur…
« Mais ces gens-là ont beau faire, disait quelqu’un assez gaiement, ils oublient toujours que les sept péchés capitaux subsistent et que c’est eux qui, sous un nom ou sous un autre, agitent le monde. »
Citant ce mot d’un homme d’esprit, Sainte-Beuve se rencontre avec Baudelaire qui avait coutume de dire : « La civilisation n’est pas dans le gaz (il dirait aujourd’hui dans l’électricité), ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes ; elle est dans la diminution des traces du péché originel. »