Or, comme le péché originel subsiste, comme, depuis la chute, l’homme est toujours en proie aux mêmes passions, cette civilisation n’existe pas. Et elle a d’autant moins de chance d’exister que la démocratie, fidèlement suivie par les anarchistes, nie le péché, nie le Dieu vengeur et rémunérateur, et refuse à son Église le droit d’enseigner ses commandements à tous.

Pour la science, nul ne conteste ses découvertes dans l’ordre matériel. Mais étant donné qu’elle promettait, en outre, de fournir à l’humanité une morale et même une sorte de religion : le monisme, on ne peut que constater qu’en ce dernier sens — elle a fait faillite. Brunetière — qui a si souvent porté des jugements inanes — eut, cette fois, raison de le dire. Car il n’a pas dit autre chose…

Le patriotisme ? La démocratie l’accepte à la rigueur, mais elle se méfie de l’armée, sauvegarde de la patrie. De même, les anarchistes qui entrent en fureur lorsqu’on prononce devant eux le mot caporal ou le mot frontières.

Et puis la patrie, les plus avancés des démocrates en envisagent avec complaisance la suppression. Voyez Victor Hugo, bourgeois lyrique, qui a condensé dans son œuvre toutes les sottises en vogue au XIXe siècle. Parlant de la France et de son avenir, voici en quels termes il prédit sa disparition, qu’il espère imminente : « Phénomène magnifique que cette volatisation d’un peuple qui s’évapore en fraternité ! O France, adieu ! Tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu vas ne plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité. Tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Résigne-toi à ton immensité. Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie !… »[12]

[12] Préface pour un livre intitulé Paris et publié en 1867. — En effet, la France a failli disparaître, non pas selon la révélation hugotesque, mais selon la barbarie germanique.

Ah ! que les anarchistes ont dû frissonner d’enthousiasme en lisant ces vaticinations si foncièrement démocratiques !

Et eux encore, eux qui ne veulent pas de la famille et qui préconisent l’union libre, qu’ils ont dû se frotter les mains quand la démocratie institua le divorce.

Donc quand la démocratie se plaint d’avoir engendré l’anarchie, on a le droit de lui répondre : — Patere legem quam ipse fecisti. Traduction libre : Si tes enfants sont des révolutionnaires, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.


Au commencement de 1894, je récoltai un mois de prison pour outrage à la magistrature. Cela me contraria d’abord un peu parce que mon exode à la campagne s’en trouvait d’autant retardé. Mais, en somme, je pris la chose avec plus de philosophie qu’on n’aurait pu en attendre d’un homme aussi réfractaire à la claustration.