Du coup, je vis les vaincus de Ratisbonne et de Wagram s’écrouler, cul par-dessus tête, sous le choc de nos baïonnettes. Et aussitôt je prétendis faire subir à la chèvre un sort identique. Mais la maligne bête était d’un caractère beaucoup moins endurant que mes victimes habituelles. Elle me laissa foncer, se déroba au moment où j’allais l’atteindre puis, revenant sur moi et, me chargeant à son tour, d’un solide coup de tête, elle m’envoya rouler dans un fossé plein d’orties qui me piquèrent outrageusement. Je me relevai, couvert d’ampoules cuisantes et je criai à la chèvre : « Tu n’es qu’un sale Kaiserlik !… » Ce qui était, à mon sens, la suprême injure. Toutefois j’avais appris que je n’étais pas invincible et, par la suite, je me gardai de renouveler mon attaque.
Lorsque le mauvais temps m’empêchait de sortir, je recommençais nos batailles avec des soldats de plomb. J’en possédais une quantité, car mes grands-parents qui me gâtaient comme je l’ai dit et qui encourageaient mon goût pour les jeux de Bellone, m’en donnaient des boîtes à toute occasion : étrennes, anniversaires, etc.
Mes lectures m’ancrèrent dans cette conviction que l’Empereur était infaillible, qu’il ne pouvait jamais avoir tort. Toute opposition à ses volontés me semblait un sacrilège. Je considérais ses adversaires comme d’ineptes croquants dont la résistance devait être punie par de formidables raclées. Aussi, quand j’en fus aux revers : la retraite de Russie, Leipsick, la première abdication, je tombai dans une désolation indicible. Quoique je n’eusse encore rien lu de Victor Hugo, comme lui « j’accusais le destin de lèse-majesté ». Autour de mon dieu, je ne distinguais plus que des traîtres et des lâches. Le retour de l’île d’Elbe me rendit quelque allégresse. Frémissant d’enthousiasme, je hurlai par les corridors cette phrase de la proclamation impériale : « L’aigle a volé de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame ! » Mais Waterloo me précipita de nouveau dans le désespoir. Je ne voulais pas que la bataille eût été perdue. Je lisais et relisais les pages funèbres avec le désir enragé que « l’infâme » Grouchy vînt quand même à la rescousse et que la Garde mît Blücher et Wellington en compote. Je vous certifie que j’ai pleuré quand Napoléon abdiqua pour la seconde fois. Ah ! si j’avais tenu Fouché, Lafayette et les pleutres du gouvernement provisoire, quelle bastonnade, mes amis !
L’exil à Sainte-Hélène me navra. Je haïssais les Anglais d’une haine irréductible. Je barbouillai d’encre l’effigie d’Hudson Lowe qui, à mon avis, déshonorait le volume où l’agonie de Napoléon était rapportée. Et pour atténuer mon deuil, je relus passionnément la campagne d’Austerlitz…
Si je récapitule, dans l’ensemble, ces premiers souvenirs, il m’apparaît que mon enfance annonce nettement ce que je devais être jusqu’au jour où la Grâce divine me conduisit à la foi catholique et l’expérience de la vie au royalisme. Travaillé, sans doute, d’hérédités rebelles à la règle, poussé comme une plante sauvage, à peu près sans contrôle, dénué de principes religieux, doué d’une imagination exubérante qui se portait aux aventures, à la poésie et au romantisme, surestimant, d’après l’histoire de Napoléon, la force sans contre-poids, ni entraves, me développant à une époque de mœurs plates, de démocratie pourrissante et de parlementarisme infécond — tout conspirait à ce que je devinsse un révolté.
Et c’est, en effet, ce qui arriva.
CHAPITRE II
LA GUERRE DE 1870
Au mois de juillet 1870, la guerre éclata entre la France et l’Allemagne. Dès le commencement d’août, ma mère, qui habitait Paris avec mes deux sœurs, me réclama auprès d’elle et, prise de peur, nous emmena en Belgique. Elle s’installa, en une sorte de campement, à Liège où nous avions de la parenté.
Mon père, précepteur des fils du grand-duc Constantin, vivait à Saint-Pétersbourg depuis plusieurs années et ne venait nous voir que très rarement. C’est qu’hélas, la discorde régnait à notre foyer ; chacune de ses visites se marquait par des scènes pénibles où se froissaient deux caractères nullement faits l’un pour l’autre. Cette mésentente eut les conséquences les plus graves sur mon avenir. Je n’en parlerai cependant que le moins possible. Il y a là une cicatrice douloureuse que je préfère ne pas rouvrir. Paix aux morts…
Cependant, malgré ces dissensions, mon père estima qu’il était de son devoir de rejoindre les siens en détresse. Il obtint un congé, s’embarqua sur un vaisseau russe qui le conduisit à Anvers et fut à Liège environ une dizaine de jours avant le désastre de Sedan. J’avais quatre ans lorsque je l’avais vu pour la dernière fois. C’est dire que je ne gardais de lui qu’un souvenir fort confus ; mais, comme je n’en avais guère entendu parler qu’avec amertume, je redoutais son abord. Aussi fus-je agréablement surpris lorsque j’eus découvert que c’était un homme très franc, très expansif — sauf avec ma mère — et qui nous aimait beaucoup mes sœurs et moi. Je me sentais tout à fait en confiance auprès de lui. Lui-même ne pouvait pas se passer de moi. Ayant été nommé d’un comité de secours aux réfugiés besogneux, il me prenait toujours avec lui pour les courses et démarches que nécessitait sa mission charitable. Tout en cheminant, la main dans la main, nous causions et je constatai que mon culte pour Napoléon comme ma connaissance précoce de l’histoire du Premier Empire ne semblaient pas lui déplaire. C’est qu’il était très bonapartiste. Je me rappelle encore les invectives dont, après le 4 septembre, il chargea l’équipe d’avocassiers et de pamphlétaires républicains qui se jeta sur le pouvoir comme une bande de marcassins amaigris par de longs jeûnes sur un champ de pommes de terre connu pour son rapport fructueux. Ensuite, la dictature de Gambetta en province — nous ne savions presque rien de Paris assiégé — lui apparut ce qu’elle était réellement : le règne d’un braillard, aux relations fort suspectes, et qui, flanqué d’ambitieux subalternes et de bohèmes noceurs, ne réussit qu’à organiser l’écrasement final de la France par les Teutons. Cent fois, je l’ai entendu prédire que l’incapacité de ce gouvernement hasardeux, issu d’une émeute devant l’ennemi, amènerait fatalement notre défaite et la guerre civile. On voit qu’il ne manquait pas de perspicacité.