Assurément, j’étais encore trop jeune pour juger, au point de vue de la politique, les événements dont nous subissions le contre-coup. Néanmoins, je possédais déjà un certain don d’observation qui ne demandait qu’à s’exercer. C’est pourquoi quelques faits, très significatifs quant à l’état des esprits, me frappèrent d’une façon toute spéciale.

Par exemple, l’attitude des Belges à notre égard m’intriguait. Certes, ils traitaient ceux de nos soldats internés chez eux avec humanité et donnaient volontiers des soins aux malades. Pour nous autres réfugiés, ils nous accueillaient sans beaucoup d’empressement et nous témoignaient même de la froideur. Quand on apprenait les défaites réitérées de notre patrie, ils ne manifestaient point d’allégresse — du moins en notre présence — mais on sentait qu’elles ne leur étaient pas désagréables. A Liège, mes parents avaient loué le premier et le second étage d’une petite maison sise derrière le Jardin Botanique. Le propriétaire occupait le rez-de-chaussée. Souvent le soir, il montait les journaux à mon père. En les lui remettant, il lui servait invariablement cette phrase : « Eh bien monsieur, les Français sont de nouveau battus, savez-vous ?… » Puis il s’efforçait de prendre un air compatissant ; mais, à son intonation, il était facile de deviner que les victoires allemandes l’attristaient beaucoup moins qu’il n’eût voulu le faire croire. Mon père restant impassible, il attendait quelques secondes comme s’il avait désiré entamer une controverse. Voyant que rien ne venait, il se décidait à sortir de la chambre en murmurant : « C’est fâcheux !… »

Jamais il n’obtint un mot de réponse. Moi qui le guettais, il m’arriva de le suivre en tapinois sur le palier. Je voyais alors sa physionomie se transformer avec une rapidité surprenante. Elle exprimait toute autre chose que de la sympathie. Sans doute que le silence gardé par mon père le vexait passablement, car une fois, je l’entendis grommeler : «  — Ces Fransquillons, on les rosse et ils font encore les fiers !… Tout de même ils sont bien rossés !… » Et il descendit l’escalier en se frottant les mains et en affichant une mine de jubilation qui m’indigna.

— Il a donc deux visages ? me dis-je. Si nos revers lui causent tant de joie, pourquoi fait-il semblant de nous plaindre ?

A sept ans on ne connaît pas la comédie humaine ; j’ignorais donc que, comme l’a dit un philosophe désabusé, — peut-être Chamfort — « la parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée ».

Blessé dans ma droiture, je rapportai à mon père ce que je venais de voir et d’entendre. Il haussa les épaules puis, étant fort lettré, il me cita ce distique d’Ovide :

Donec eris felix, multos numerabis amicos,

Tempora si fuerint nubila, solus eris.

— Sais-tu ce que cela veut dire ?

N’ayant pas commencé le latin, je secouai négativement la tête.