— Eh bien ! cela signifie : « Tant que tu seras heureux, tu compteras beaucoup d’amis. Si le temps se gâte, tu seras seul. »

Il était bien vrai que l’Europe qui, la veille, nous faisait fête, nous tourna le dos à l’exemple de la Fortune en 70. Nul ne sembla pressentir la menace pour toutes les nations qu’impliquaient les succès de l’Allemagne sous l’hégémonie prussienne. Mais, qu’on s’en souvienne, à cette époque, l’incorrigible rêveur, imbu d’humanitairerie et de romantisme sentimental que fut Napoléon III, dirigeait la politique étrangère de la France d’une façon si incohérente que tout le monde se méfiait de lui. Sa diplomatie, nébuleuse au possible, pleine de contradictions, tantôt hésitante, tantôt tracassière, dénuée de traditions et totalement inapte à saisir le Réel sous les apparences, nous avait aliéné les puissances comme les petits peuples. De là, notre isolement.

Que Bismarck avait vu clair lorsqu’il lança cette boutade : « Napoléon III ? Une grande incapacité méconnue ! »

Et comme elle s’était révélée, cette incapacité, avant et après Sadowa ! Qu’on veuille bien se remémorer les faits. L’Autriche par terre, la Prusse triomphante, maîtresse de la Confédération germanique, Napoléon III avait laissé entendre qu’il nous fallait quelque compensation pour l’unité allemande réalisée. Naïvement, il fit valoir son inertie pendant la campagne de Bohême. Bismarck, prodige d’astuce, équivoqua tant que la déconfiture de l’Autriche ne fut pas certaine. Dès qu’il tint la victoire, il se montra irréductible. Napoléon III demandait Mayence. Il lui déclara nettement que cette cession était impossible parce que l’Allemagne unifiée n’admettrait pas qu’on lui enlevât la plus petite parcelle de son territoire — fût-ce à l’amiable. L’empereur n’insista pas. Mais, talonné par l’opinion, il suggéra qu’il se contenterait de Luxembourg. Le roi de Hollande consentait à l’annexion et il semble que les Luxembourgeois ne s’y montraient pas très opposés. Bismarck, alors, déchaîna sa presse qui poussa les hauts cris, dénonçant à l’Europe les convoitises françaises et déclarant que Luxembourg qui, en ces temps-là, faisait partie de la Confédération, ne pouvait en être détaché sous aucun prétexte. Les rapports entre la France et l’Allemagne s’aigrirent de plus en plus et un conflit faillit éclater dès 1867. Grâce à l’intervention de l’Angleterre, les choses s’étaient arrangées tant bien que mal.

Or, au cours des négociations, Bismarck avait insinué, d’un ton négligent, à notre ambassadeur à Berlin que l’Allemagne ne trouverait sans doute pas excessif que nous cherchions un dédommagement en Belgique. « Ce sera votre pourboire », dit-il avec cynisme. L’ambassadeur, assez nigaud de son naturel, ne distingua pas le piège inclus dans cette avance. Il se laissa persuader de rédiger un vague projet de note sur ce thème. Napoléon, consulté, ne dit ni oui ni non. Mais, pour comble de maladresse, l’ambassadeur oublia le papier chez Bismarck qui le mit soigneusement de côté. Dès la déclaration de guerre, il s’empressa de le publier à grand fracas. Le résultat qu’il cherchait fut obtenu : l’opinion européenne se tourna contre nous. De plus, la Belgique, fort jalouse de son indépendance, craignit de nous être annexée, si nous l’emportions dans la lutte avec l’Allemagne. Elle avait cent fois raison de se montrer ombrageuse à cet égard. Rien ne permet d’affirmer que Napoléon ait eu quelque velléité de donner suite aux ambitions soufflées par le chancelier machiavélique. Mais l’effet voulu par celui-ci n’en était pas moins produit. Cela expliquait la satisfaction mal dissimulée des Belges lorsqu’ils apprenaient nos défaites et aussi, jusqu’à un certain point, leur réserve glaciale vis-à-vis des réfugiés de France.

Mon père m’expliqua sommairement les raisons de cet état d’esprit. Je le compris fort bien. Cependant je ne pus m’empêcher de lui dire qu’il me paraissait injuste que les Belges nous rendissent responsables des fautes de notre gouvernement.

— Que veux-tu, reprit-il, c’est comme cela dans la vie, et il ajouta, citant cette fois La Fontaine :

… De tout temps,

Les petits ont payé les sottises des grands.

En aucune autre occasion je ne l’entendis critiquer le régime napoléonien. Fervent approbateur du coup d’État de 51, il avait le goût de l’autorité, allât-elle jusqu’à la compression gouvernementale. Ce n’était pas à la cour de Russie qu’il pouvait le perdre. En outre, je pense qu’il estimait peu digne de vilipender devant des étrangers l’empereur malheureux. La plupart de nos compatriotes résidant à Liège ne l’imitaient pas. On les entendait multiplier les récriminations ; certains même chantaient une chanson idiote dont je ne me rappelle que ces vers :