C’est le sire de Fich-Ton-Kan
Qui s’en va-t-en guerre…
Avec ce refrain :
A deux sous tout l’paquet,
L’Père et la Mère Badingue
Et le petit Badinguet…
Mon père rougissait de ce manque de tenue qui, à coup sûr, ne nous relevait pas aux yeux des Belges. Mais il continua de se taire, ne voulant pas donner à nos hôtes goguenards et malveillants le spectacle d’une querelle entre Français. Je suis à peu près assuré que je fus le seul à connaître ses opinions. Et puisque je suis sur ce sujet, je noterai, en passant, qu’il considérait comme périmée la royauté légitime et qu’il se montrait violemment hostile à l’Église. C’est, du reste, le point unique sur lequel il sympathisât avec mon grand-père maternel. Il l’approuvait entièrement de m’avoir élevé dans l’ignorance religieuse.
Cet empereur si décrié, je l’ai vu au comble de l’abaissement. — Tout à fait par hasard, mon père et moi nous nous trouvions à la gare des Guillemins lorsque, prisonnier de l’Allemagne après Sedan, il traversa Liège pour se rendre au lieu de sa captivité : le château de Wilhemshœhe en Hanovre. Le train qui l’y transportait, avec son état-major, stationnait le long du second quai d’embarquement. Comme nous arrivions, nous vîmes d’abord deux généraux français qui se promenaient côte à côte, et sans rien dire, sur l’asphalte. La portière du wagon d’où ils étaient descendus restait ouverte. J’aperçus alors, assis dans le coin de gauche, un homme, de taille un peu au-dessous de la moyenne, dont le visage terreux me frappa. Une longue moustache aux pointes fortement cirées, une barbiche qu’il tordait d’une main machinale, deux plis amers aux joues, des yeux d’un bleu trouble. Il y avait une immense fatigue et une infinie tristesse dans le regard. Le corps se tassait, comme écrasé sur la banquette.
Mon père eut un mouvement de surprise. Il me serra le bras à me faire crier et dit presque tout bas : « C’est l’empereur !… »
Puis il traversa la voie pour s’approcher du wagon. Je le suivis, dévoré de curiosité. Quand il fut bien en face de la portière, il ôta son chapeau et salua très bas. Napoléon III tressaillit d’abord légèrement. On eût dit que cet hommage à César tombé le surprenait. Ensuite, comme mon père demeurait immobile et tête nue, il porta deux doigts à son képi, et l’ombre d’un sourire mélancolique passa sur ses lèvres. Je me sentis le cœur fondre de pitié.