A ce moment, un policier belge accourut qui d’une voix furibonde nous ordonna de circuler.
En nous en allant, mon père me dit très simplement : — Il y aura eu ici un Français pour saluer l’infortune. Tu ne l’oublieras pas…
Je ne l’ai pas oublié.
Quoique les circonstances où se prolongeait notre exil fussent pénibles, je dois mentionner que j’en ressentis les effets avec moins d’intensité qu’on ne pourrait le croire. Certes, quand j’entendais déplorer autour de moi les efforts sans cesse déçus de la France pour repousser l’invasion, je ne restais pas indifférent. Nos déboires me chagrinaient et je détestais farouchement les Prussiens. Mais il y avait en moi une telle puissance de rêve que, d’instinct, pour échapper à tant d’obsessions lugubres, je me réfugiais, davantage encore, dans ma chère histoire du Premier Empire. Je vivais avec la Grande Armée, je m’évoquais amoureusement l’image de l’Empereur — le vrai, le seul, celui au regard duquel le vaincu de Sedan ne m’était qu’un fantôme plaintif. Je tirais un rideau entre nos défaites présentes et nos victoires de jadis. On parlait de la supériorité en effectifs et en artillerie de nos adversaires. Moi, je me disais : — Ah que Napoléon ressuscite donc ! Il aura bien vite balayé toute cette racaille puante et raflé leurs canons !…
Nourri de ces pensées, l’âme enveloppée d’une brume de gloire, je ne concevais plus les maux dont souffrait notre patrie que dans un lointain diffus. Cette prédominance de l’imagination me fut certainement salutaire, car, impressionnable comme je l’étais, si j’avais éprouvé dans toute leur âpreté les angoisses de l’heure, je serais tombé malade de honte et de rage.
Il y eut pourtant une occasion où je pris conscience de la réalité au point de commettre un acte violent.
J’ai dit que des parents à nous habitaient Liège. Ils avaient des enfants dont, sur leur invitation, je partageais volontiers les repas et les jeux. Leur père, directeur d’un journal, avait épousé l’une de mes tantes. Un jour, dans la salle où nous étions en train de goûter, il entra, flanqué d’un collègue berlinois venu en Belgique je ne sais pour quel motif. Tous deux s’assirent près de nous et leur entretien se porta tout de suite sur la guerre.
Mon oncle aimait la France ; sa feuille, la Meuse, était une des rares qui nous témoignaient de la sympathie. Il commença par blâmer les actes du gouvernement de soi-disant défense nationale. Plusieurs de ses membres lui étaient connus et il ne paraissait pas en faire grand cas. Mais il marqua de l’estime pour notre pays, si mal dirigé qu’il fût, et vanta le courage de nos troupes. Son interlocuteur mit d’abord quelques réserves dans ses propos. Mais l’Allemand souffre s’il lui faut s’astreindre au tact d’une façon un peu prolongée. Celui-ci ne tarda donc pas à se donner carrière. Avec une lourde emphase il célébra d’abord le sérieux du génie germanique en l’opposant à ce qu’il appelait la légèreté et la frivolité françaises.
Mon oncle lui fit observer que ces prétendus défauts c’était de l’atticisme. — J’avoue, continua-t-il, sur une intonation doucement teintée d’ironie, que vos compatriotes sont trop gens de poids pour s’enlever ainsi sur les ailes de l’esprit. Leur gravité en souffrirait et c’est ce que vous ne sauriez admettre.
L’Allemand flaira peut-être qu’il y avait là quelque persiflage. En tout cas, le malotru qu’implique toute âme teutonne surgit aussitôt : — La France, déclara-t-il, ne se relèvera jamais. Rien qu’en la laissant se mettre en république, nous la livrerons aux dissensions intestines ; elle oubliera de penser à la revanche ; et alors elle remplira sa destinée qui est de nous fournir des cuisiniers, des histrions et des garçons coiffeurs. Que voulez-vous qu’elle fasse de plus ?