Et il éclata d’un rire épais.
Jusqu’à ces derniers mots je n’avais prêté au dialogue qu’une attention distraite ; mais lorsque le barbare se mit à rabaisser de la sorte ma patrie en deuil, une vague de colère me monta au cerveau. Je devins pourpre ; je me levai impétueusement ; je saisis le bol de chocolat qui fumait devant moi et le lui lançai à la tête en criant : — Cochon de Prussien, la France aura bientôt des soldats qui rosseront les vôtres comme à Iéna !…
Je m’arrêtai, suffoquant, les yeux pleins de larmes. Je cherchais comment l’insulter encore. Je trouvai ceci : — Vive Napoléon Ier !… Vous lui avez léché les bottes à Berlin !…
Ahuri et furieux, inondé de liquide bouillant, le gilet étoilé de taches brunâtres, l’Allemand s’épongeait le visage en grommelant de massives injures. Mes cousins, pétrifiés, bouche béante, me regardaient sans souffler une syllabe. Mon oncle, réprimant avec peine une forte envie de rire, offrait des excuses. Moi je toisais fièrement l’Ennemi, tout prêt à empoigner un couteau et à le lui plonger dans le ventre s’il faisait mine de m’attaquer. Il en avait, je crois, très envie. Mais mon oncle reprit : — C’est un petit Français. Que voulez-vous ? Il défend son pays comme il peut.
L’Allemand feignit de tourner la chose en plaisanterie. Mais au regard qu’il me décocha, tandis que mon oncle l’emmenait dans le cabinet de toilette, je compris que, s’il pouvait me rattraper et me tenir, seul à seul, dans un coin, il ne m’épargnerait pas la schlague due à mon crime de lèse-Germanie…
Ce Boche, puni par moi de son insolence, c’est l’unique souvenir agréable que j’aie conservé de cette guerre.
CHAPITRE III
AU COLLÈGE
La guerre finie, la France saignante, amputée de l’Alsace-Lorraine, une crise de folie, mi-patriotique, mi-socialiste, éclata, faisant perdre la tête à une portion considérable de la plèbe parisienne. Ce fut la Commune, qui mit le feu à la ville, massacra les otages et renversa la Colonne de la place Vendôme. Toutes ces gentillesses se passaient sous les regards réjouis des troupes allemandes qui occupaient une partie des forts et de la banlieue. Organisée par Thiers, chef du gouvernement provisoire, la répression fut impitoyable. Comme il arrive toujours, les utopistes, doublés d’aventuriers louches, qui avaient suscité cette révolte, se mirent à l’abri en Angleterre et en Suisse, dès qu’il y eut péril pour leurs précieuses peaux. Mais les pauvres diables, les sans-travail, qui avaient pris le fusil pour assurer les trente sous quotidiens de la solde à leurs femmes et à leurs petits ou qui s’étaient grisés des alcools de la déclamation révolutionnaire dans les clubs, tombèrent sous les balles des pelotons d’exécution ou furent déportés aux antipodes.
Quand tout fut terminé et que notre pays commença de panser ses plaies, mon père reprit le chemin de Saint-Pétersbourg, où on le rappelait, du reste, avec insistance. Je n’entrerai pas dans le détail des querelles qui précédèrent son départ. Encore une fois : paix aux morts… Je dois pourtant noter que, contre son avis, ma mère voulut me garder. Musicienne remarquable, elle s’était installée à Bruxelles et y menait une existence agitée dans un monde d’artistes où se mêlaient quelques boursiers cosmopolites. Auprès d’elle laissé à peu près à moi-même, j’appris surtout à polissonner dans les rues. Dieu sait ce que je serais devenu si mon père, informé de mon abandon, n’avait bientôt décidé de mettre un terme à cette méthode d’éducation au moins singulière. Il exprima sa volonté d’une façon si péremptoire que, cette fois, ma mère dut céder. Mon père prit ses dispositions pour que je fusse admis comme interne au collège de Montbéliard, lieu d’origine de sa famille. Parmi les instructions me concernant qu’il donna au Principal figuraient celles-ci : ma mère n’aurait pas le droit de venir me voir ; je n’irais pas chez elle aux vacances.
D’autre part, mes sœurs, reléguées dans des pensionnats au loin, ignorèrent également les douceurs de la vie familiale. Elles moururent prématurément, après avoir été très malheureuses. Pour moi, isolé désormais parmi des indifférents, n’ayant guère retenu de mes parents que le souvenir douloureux de leur animosité réciproque, j’en acquis un fond de tristesse, un penchant au pessimisme dont mon enfance et mon adolescence furent tout assombries. Je ne reviendrai plus sur ce sujet pénible. Mais il était nécessaire de montrer comment la discorde, dans une famille dépourvue de convictions religieuses, prépare chez l’enfant qui, sans défense possible, en a subi les effets, une anarchie de sentiments et d’idées dont les germes se développeront à l’aise pourvu que le milieu s’y prête. Et, certes, la société contemporaine le fournit ce milieu ! La suite de mon récit en donnera un exemple des plus probants.