Ce fut avec une répulsion totale que j’envisageai l’internat. Imaginez un poulain sauvage, habitué à gambader, sans mors ni sangle, à travers les prairies illimitées du Far-West et qu’on verrouillerait brusquement dans une écurie aussi obscure que nauséabonde. Concevez-vous sa fureur et sa désolation ? Tel était, à peu de chose près, mon état d’esprit. Quoique je ne connusse pas encore Dante, lorsque la porte du collège s’ouvrit, pour la première fois, devant moi, je crus lire sur ses panneaux enfumés l’inscription fatidique : Vous qui entrez, laissez toute espérance.

Jamais je ne me suis adapté. Pendant les cinq années que je passai là, je tins ma réclusion pour un abus de la force contre lequel tout mon être s’insurgea jusqu’au dernier jour.

Je n’avais cependant pas à supporter les rigueurs d’une règle particulièrement revêche. La discipline n’avait rien d’excessif. Les professeurs étaient des vieillards ankylosés par la routine d’un quart de siècle d’enseignement et soupirant après la retraite, ou des jeunes gens frais issus de la Normale et qui songeaient surtout à fuir le chef-lieu d’arrondissement dénué de vie intellectuelle qu’un sort contraire leur infligeait comme poste de début. Le Principal, absorbé par le souci de défendre au dehors les opinions conservatrices, fervent de l’Ordre Moral que préconisait le gouvernement de l’époque, ne s’occupait de nous que par foucades. Il ne faisait que de brèves apparitions dans les salles d’étude. Le plus souvent il se contentait de les traverser en silence et en effleurant d’un regard distrait les têtes inclinées sur les pupitres. D’autres fois, lorsque le surveillant lui avait signalé quelque élève comme un collectionneur zélé de mauvais points, il calottait le coupable en lui prédisant le bagne. Mais ces exécutions étaient fort rares. En une seule occasion, je le vis hors de lui. Comme je fus le promoteur de cette explosion insolite, je raconterai le drame un peu plus loin. Le surveillant général — qui cultivait en secret la bouteille et la fille de cuisine — braillait beaucoup, mais ne punissait guère. Les pions étaient ce qu’ils sont partout : les uns, des laborieux qui préparaient des examens et ne nous demandaient que du silence. Les autres, de nonchalants déclassés, satisfaits d’avoir le vivre et le couvert sans se donner grand mal. Ceux-là rêvaient au petit café où, durant les heures de classe, ils tuaient le temps à s’entonner des bock et à jouer aux cartes. On ne saurait croire à quel degré nous leur demeurions lointains, nébuleux — inexistants.

Comme on le voit, le joug n’était pas onéreux. En somme, dans ce collège, presque tout le monde avait l’air de penser à autre chose qu’à sa besogne. Mais il suffisait que je me sentisse à l’attache pour me considérer comme en guerre avec ce personnel si peu enclin à la tyrannie. Je le fis bien voir…

Je ne décrirai point par le menu mes années d’internat. Je rapporterai seulement quelques faits caractéristiques où se résumeront mes façons de penser et mes manières d’agir pendant cette période de mon existence. Je noterai aussi ce que j’ai retenu des passions politiques qui troublaient, par crises intermittentes, la somnolence de la petite ville.


Une cour assez vaste et caillouteuse, où végètent quelques platanes dont la nostalgie, me semble-t-il, égale la mienne. Des bâtiments grisâtres — classes, études, dortoirs — l’encadrent de trois côtés et y projettent leurs ombres froides. Au midi, une muraille élevée complète la clôture.

J’ai la sensation d’être confiné dans le préau d’une prison. Je frémis, tout indigné à la pensée que des jours et des jours s’écouleront, monotones, à piétiner là, sans autre diversion que des promenades insipides, le jeudi et le dimanche, en rangs, deux à deux, sous la conduite d’un pion ennuyé.

Il est vrai qu’une fois par mois, pourvu que je ne sois pas puni, je vais chez le correspondant choisi par mon père. Mais ce brave homme, que déconcertent mes allures insolites, n’a pas réussi à m’apprivoiser. Vis-à-vis de lui, je me tiens sur la défensive. Je voudrais flâner tout seul par la ville, aller où il me plairait. Or, il ne consent pas à ce que je me promène sans mentor. C’est pourquoi le poulain ombrageux, ne prenant nul plaisir à un simple changement de licol, repousse toutes ses invites à ma confiance.