Aux récréations, tandis que mes camarades crient, sautent, gesticulent, jouent aux barres ou aux billes, j’arpente la cour tantôt en long, tantôt en large, tantôt en oblique, la tête basse. Ou bien je me plante, comme si j’étais au piquet, devant le mur du fond. J’en suppute la hauteur, avec l’envie de l’escalader et d’aller voir un peu ce qui se passe de l’autre côté. Je cherche s’il n’existerait pas quelque fissure que je m’empresserais d’élargir jusqu’à en faire une brèche par où m’évader.
Hélas, la cage est bien close !… Alors, je m’accroupis dans un coin et je souhaite un cataclysme qui nous rendrait la liberté : tremblement de terre, épidémie, que sais-je ? — Puis je tente une expérience. Par une belle après-midi d’été où la contemplation des petits nuages qui voguent gaiement dans un ciel radieux avive ma soif d’escampette, je médite de l’inoculer aux enfants policés qui gambadent autour de ma songerie morose. J’en rassemble une douzaine. Je leur sers, pour commencer, une harangue véhémente où je dénonce l’iniquité de notre réclusion. Ensuite, je leur propose d’envahir en tumulte la loge du concierge, de bousculer ce fonctionnaire, de tirer le cordon et de gagner, au pas de course, la colline boisée qui surplombe la ville.
Tous m’écoutent, d’abord, avec stupeur. On dirait que jamais nulle velléité d’indépendance ne les sollicita. Ames natalement soumises, ils ne parviennent pas à réaliser mon esprit de révolte. Puis les caractères se dessinent. Un blondin au profil de mouton, premier de sa classe à perpétuité, bêle tout effaré : — Oh ! il ne faut pas ; on nous mettrait en retenue !…
Celui-là est jugé ; si le complot s’ébruite, c’est lui qui sera le dénonciateur.
Un autre, œil vif, frimousse espiègle, subit fortement la tentation. Mais il craint le risque : — Et si l’on nous rattrape ? s’écrie-t-il.
Aprement je réponds : — Nous nous rebifferons ; nous couperons des triques et nous taperons plutôt que de nous laisser reprendre !
Cette perspective d’une bataille avec l’autorité n’enflamme personne. Les mioches m’examinent d’un air mi-craintif, mi-railleur, comme si je chevauchais la plus imprévue des chimères. Ils se consultent du regard à la muette. Enfin, un bout d’homme grassouillet, à la physionomie déjà aussi rusée que celle d’un notable commerçant, prononce le mot décisif : — Moi, je ne marche pas ; on me supprimerait les dix sous de ma semaine.
Puis il me toise avec dédain et ajoute : — En voilà un original !…
A ce coup, tous les autres reconnaissent en moi l’imaginatif, l’aventureux qu’il ne faut imiter sous aucun prétexte. Mon prestige s’écroule. Ils retournent à leurs jeux en glapissant : — Il est fou ! Il est fou !
Je hausse les épaules ; je les méprise de tout mon cœur. Et je me sens l’âme d’un Spartacus dont les compagnons d’esclavage refuseraient de rompre leurs chaînes à son appel. Par la suite je l’entendrai bien souvent retentir à mes oreilles le terme par lequel la démocratie béotienne où nous sommes condamnés à vivre promulgue sa haine de quiconque se détache du troupeau pour se tracer une voie personnelle : l’original, c’est-à-dire le monstre, celui qui n’est pas comme tout le monde.