Cet épisode date des premiers mois de mon internement. Plus tard, vinrent l’accoutumance et la résignation. Mais de combien de soupirs mal étouffés elles étaient faites !…


Pour mes études, j’adopte un système dont je ne me suis point départi jusqu’à ma délivrance : ne m’appliquer qu’aux choses qui m’intéressent. Je n’étais pas un paresseux, mais j’entendais choisir.

En ce temps-là, dans les classes d’humanités, on donnait — avec combien de raison — le premier rang aux langues mortes ; quinze heures de latin, sept heures de grec par semaine. La grammaire et la composition française étaient également en honneur.

Je mords très bien à tout cela et, de plus, je ne néglige ni l’histoire ni la géographie. Mais c’est surtout le latin et le français qui conquièrent mon attention. La tarentule littéraire commence à remuer en moi ; en voilà l’indice. Aussi, de la septième à la seconde, je remporte des prix dans l’une et l’autre branche.

L’ennemi, ce sont les mathématiques. J’y suis totalement fermé. Les chiffres m’horripilent, me causent même la plus vive aversion. N’y comprenant rien, les tenant pour d’absurdes casse-tête, je les élimine de mon programme avec le ferme propos de ne jamais leur accorder le droit d’entrée dans ma cervelle.

De toute évidence, il y avait là une incapacité de nature, car elle a persisté durant ma vie entière. A l’heure où j’écris ces lignes, je continue d’être incapable de réussir une addition un peu étendue, sans m’y reprendre à plusieurs fois. C’est pour cette raison que, parlant de l’algèbre dans l’un de mes livres, je me montrai véridique en écrivant : « Les logarithmes, ce doivent être des animaux bizarres comme les ornithorrhynques et les babiroussas. »

Un colonel d’artillerie, mon ami quoique mathématicien hors-ligne, lisant cette phrase croyait à une plaisanterie et, passionné pour les nombres, il n’était pas loin de la trouver inconvenante.

— Mais non, lui dis-je, avouant mon ignorance, je n’ai fait que lui donner une forme pittoresque. Si vous me demandiez le produit de deux et deux, après réflexion, je vous répondrais peut-être quatre. Mais si vous compliquiez l’examen, vous verriez aussitôt pousser de chaque côté de mon crâne les longues oreilles d’Aliboron.

Et pour mieux le convaincre, je lui conte les anecdotes suivantes.