La Tour monta, elle monte encore, elle montera jusqu’à l’heure où le souffle du Saint-Esprit renversera le sanctuaire dérisoire et purifiera la face de la terre…

Écoutons parler quelques-uns de ces possédés qui ne se doutent pas que le Mauvais affûte leurs outils et vérifie, en architecte méticuleux, les plans de leur bâtisse.

Charles Mandrillat reçoit une fois par semaine, dans son appartement de la Place Médicis, certains révolutionnaires venus là aux fins de divaguer sans contrainte. Ce ne sont ni les disciples d’un fabricant de panacée sociale, assemblés pour recueillir les préceptes du maître, ni des politiques se concertant pour l’élaboration d’un programme. Chacun d’eux demeure incarcéré dans son orgueil, se mire dans ses seuls rêves, refuse de se subordonner à qui que ce soit. Un lien toutefois les unit : la haine de l’autorité, que celle-ci se formule dans un dogme ou qu’elle s’abrite derrière un gendarme soigneusement nourri d’athéisme. Ils se trouvent d’accord tant qu’il s’agit de souhaiter, avec rage, l’abolition des idées religieuses ou la destruction du capitalisme, de vilipender la famille ou de trépigner sur la patrie. Mais dès qu’ils ont cessé d’exhaler leurs fureurs, ils ne pensent plus guère qu’à cultiver l’hypertrophie de leur Moi. Affirmer l’excellence de leur personnalité, tel est le soin presque unique auquel ils se livrent. Aussi leurs colloques se ramènent-ils le plus souvent à une série de monologues où le Moi s’enfle comme une montgolfière pleine de fumées impétueuses. Les uns se montrent intelligents, les autres bornés ; tous flottent parmi les nuages de l’abstraction et prennent pour les accords précurseurs de l’harmonie future les ricanements de la bise diabolique qui les emporte.

Un de ces anarchistes, inclus dans les bras d’un fauteuil, au coin de la cheminée où du coke crépite, pérore en étirant les fils d’une dialectique coriace :

— Moi, je pense qu’en aucun cas nous ne devons nous grouper pour une action commune. Je n’admets pas que l’individu se contraigne, même pendant une demi-heure, à une entente qui restreindrait son initiative.

Cet homme libre, nommé Jean Sucre, s’est rendu l’esclave des mille peines qu’il prend pour s’assurer que personne ne l’influence. Une raie prétentieuse partage sa chevelure. Glabre et blondasse, il parle d’une voix tranchante sans détourner les yeux de la cigarette que pétrissent le pouce et l’index de sa main gauche.

Jules Greive, ex-cordonnier devenu l’apôtre du Rien dans une feuille qui se veut le Moniteur de l’Anarchie, tête ronde et rase, face adipeuse que coupe une moustache en brosse de caporal-clairon trois fois rengagé, proteste. S’étant donné la mission de maintenir la pureté de la doctrine, il n’admet pas qu’on empiète sur son domaine.

— Moi non plus, rétorque-t-il, je n’entends pas qu’on restreigne les initiatives. Seulement, si plusieurs camarades se sont mis d’accord pour un acte de propagande, qui les empêche de manœuvrer ensemble, le temps d’obtenir un résultat ? Bien entendu, personne ne commanderait, et aussitôt le but atteint, le groupe se dissoudrait afin d’éviter tout ce qui ressemblerait à une organisation permanente.

Un troisième, maigre et long, serré dans une guenille, qui fut une redingote noire, objecte :

— Et si pendant que le groupe agira, il vient à l’un de ses membres une conception nouvelle touchant le moyen de réussir, l’expulsera-t-on ou le suivra-t-on ?