— Tu es gras et tu manges tous les jours, répondit Chériat, moi, je passe souvent vingt-quatre heures sans rien dans le ventre. Mes festins sont des fonds de gamelle aux portes des casernes ou des épluchures aux halles.
Sucre pontifia
— Quand viendra le grand soir, je serai là. Je brandirai la torche et la hache. Mais il est trop tôt : je me réserve pour parfaire l’émancipation morale de l’individu.
Et Chériat riposta
— Tu t’emmitoufles dans des paletots rembourrés d’ouate. Moi je grelotte sous des haillons troués.
Alors Jourry, soupçonneux comme un Jacobin de la bonne époque, brailla :
— Tu n’es qu’un agent provocateur !
Chériat verdit sous l’outrage et leva la main pour frapper. Mais, se maîtrisant soudain, il se contenta de désigner son corps réduit à l’état de squelette et de dire d’un ton d’ironie amère :
— Oui, n’est-ce pas, ce sont les subventions de la Préfecture qui m’arrondissent la panse ?
Un peu honteux de leur égoïsme, les autres blâmèrent Jourry qui, sentant lui-même qu’il était allé trop loin, s’excusa d’une phrase bourrue.