— Tu vas trop vite, Chériat, dit enfin Greive, tu oublies qu’au temps de Ravachol et de Vaillant, le peuple ne nous a pas compris. Au lieu de se soulever comme nous l’espérions, il s’est mis contre nous avec les bourgeois. Nous devons lui inculquer les principes…
Mais le maigre, plein d’amertume :
— Quels principes ? Je n’en connais qu’un seul : tout jeter par terre. Et puis est-ce que tu te figures, par hasard, que les ouvriers lisent tes articles ! Ah ! là, là, les boniments du compagnon Greive sur l’individualisation de la solidarité !… Ils aiment mieux un bon de soupe. Et toi, Jourry, avec ta manie de coller des étiquettes subversives dans les vespasiennes, tu t’imagines préparer la révolution ? Non, ce que je me tords quand je découvre un de tes petits papiers ! Et toi, Sucre, qui donnes des conférences, à l’université populaire de la rue Mouffetard, sur l’esthétique du Vinci ! Demande donc un peu aux chiffonniers et aux apprentis-tanneurs de ton auditoire leur opinion sur le sourire de la Joconde. Ils te répondront qu’ils s’en fichent éperdument. Paie-leur une absinthe — sans sucre. Ce sera plus sérieux que de les scier avec tes tirades sur « le relèvement du peuple par la compréhension des chefs-d’œuvre ». Rien qu’à répéter cette baliverne dont tu te gargarises, si volontiers, je sue, ma parole.
A cette apostrophe, Sucre haussa dédaigneusement les épaules. Mais les deux autres se sentaient piqués au vif. Heureux du prétexte que Chériat leur fournissait de jaboter, ils s’épandirent en un flux de mots vagues. Greive soutenait que la théorie c’est de l’action. Il préparait, disait-il, un agrégat évolutif où les besoins individuels se proportionnaliseraient aux contingences communautaires. Trouant cet opaque galimatias de cris vindicatifs, Jourry vantait ses travaux et soutenait qu’il faut instruire le peuple par endosmose, vocable qu’il avait cueilli dans un traité de vulgarisation à bon marché et dont il aimait à s’emplir la bouche.
Naguère Chériat aurait pris part à la logomachie car bourdonner dans le vide avait été l’un de ses plus intenses plaisirs. Mais la misère l’éprouvait si fort depuis quelques mois que les hurlements de son estomac lui avaient presque rendu le sens de la réalité. Il détestait ses contradicteurs à les considérer gesticulant et lâchant des cascades de niaiseries pompeuses. Surtout l’air de mépris supérieur affecté par Jean Sucre l’exaspérait.
— Vous êtes des fantoches, déclara-t-il, tandis que Greive et Jourry reprenaient haleine. Pas un de vous n’oserait appliquer la doctrine qu’il prêche. Tant qu’il s’agit de déclamer sur des tréteaux de réunions publiques, on vous trouve. Mais si l’on vous proposait seulement de desceller un pavé pour construire une barricade, vous vous enfuiriez par delà les antipodes… Eh bien, moi, je vous mettrai au pied du mur. Oui ou non, êtes-vous disposés à fabriquer quelques bombes et à me procurer un asile lorsque je les aurai jetées dans des endroits que je sais bien ?
Ils ne répondirent pas tout de suite. C’est que les perspectives ouvertes par ce frénétique ne les enthousiasmaient guère. Jourry et Greive avaient goûté de la prison lors des explosions anciennes et ils ne tenaient pas à réitérer. Le premier devenu propriétaire d’un petit restaurant recommandé par la C. G. T. s’était fait une clientèle d’ouvriers appartenant aux divers syndicats parisiens. Il vivotait paisiblement parmi les ragoûts, les vins frelatés et les discours emphatiques. Affronter les descentes de police, risquer la fermeture de sa gargotte lui semblait superflu. Le second tirait des ressources de son journal. Il ne voulait pas que des violences intempestives le fissent supprimer. Puis il s’était arrangé une existence douillette entre deux vieilles folles qui, le prenant pour un Messie, lui prodiguaient les jus de viande et les gilets de flanelle.
Quant à Sucre, c’était un oisif, muni de quelques rentes. Il trouvait amusant d’ébahir sa famille par ses propos libertaires. Il jouait à l’anarchiste comme certains de ses pareils collectionnent des timbres-poste ou pêchent à la ligne. Mais il se souciait peu de subir les tracasseries et les perquisitions que lui attirerait cet agité, s’il favorisait sa rage destructive.
Tous trois n’entendaient cependant point passer pour des tièdes. Ils s’irritaient à l’idée que Chériat, ce pion chassé de vingt collèges parce qu’il avait tenté d’inculquer l’anarchisme à ses élèves, ce fruit sec de tous les concours qui posait au génie méconnu, allait plus loin qu’eux dans la logique révolutionnaire.
— J’ai fait mes preuves, dit Greive, j’ai passé trois ans à Clairvaux. J’ai le droit de m’abstenir parce que je juge que le peuple n’est pas encore mûr pour comprendre la beauté de l’action directe.