— Vous rappelez-vous de quoi il était question ? demande-t-il du ton le plus calme.

Tous durent faire un effort pour s’en souvenir. Il en allait toujours de même. Ils commençaient par délibérer sur une donnée plus ou moins positive. Puis leur penchant à l’abstraction reprenait bientôt le dessus et c’étaient alors des bavardages infinis où chacun, sûr de soi, visait au penseur.

Les voyant embarrassés, Charles ne put s’empêcher de sourire. Éclaircie brève car sa physionomie reprit immédiatement l’expression de tristesse qui lui était coutumière.

Cependant Jourry, l’homme aux yeux rouges, dit d’une voix sourde et comme à regret :

— Il s’agissait de fabriquer des bombes.

Les autres se taisaient, évitant de se regarder comme si les images de meurtre évoquées par cette phrase leur eussent causé du malaise.

— C’est Chériat qui a proposé cela, dit Sucre avec une sorte de répugnance.

Le maigre à la redingote minable se dressa. Avançant sa mâchoire prognathe où se clairsemaient des dents ébréchées, il proféra :

— Parfaitement, c’est moi. Voilà plus de dix ans que nous n’avons fait danser les bourgeois sur l’air de la dynamite. Depuis que les parlementaires ont voté leurs fameuses lois de répression, les anarchistes se tiennent cois : ils ont peur. Mais moi, j’en ai assez de crever de faim. Mourir pour mourir, je veux me venger de cette ignoble société.

Or, les babillards de tout à l’heure gardaient de plus en plus le silence. Cette invitation trop nette à l’assassinat les gênait. Ils voulaient bien argumenter, à perte de salive, sur les bienfaits du terrorisme. Ils n’éprouvaient point de scrupule à verser l’esprit de révolte dans les cervelles obtuses de la plèbe. Mais tout acte décisif, qui les aurait sortis du monde de chimères où ils se cloîtraient, leur était importun. Puis des arrière-pensées, plus personnelles, ne laissaient pas de les retenir.