— Voici comment nous allons procéder. D’abord, je te fais entrer dans la maçonnerie. J’aurais dû y penser depuis longtemps, mais je suis si occupé que, ma foi, j’avoue ma négligence. Donc je t’affilie à la Loge que je préside : le Ciment du Bloc ; c’est une des plus nombreuses et peut-être la plus influente. Dès que tu es initié, tu prends connaissance des fiches que nous possédons non seulement sur tous les fonctionnaires, mais sur le clergé, la noblesse, les commerçants, bref sur quiconque nous paraît susceptible de déterminer des votes dans un sens qui soit favorable ou hostile à nos protégés. Tu choisis ou plutôt je t’indique un département facile à aiguiller dans le sens qui nous importe. Il faut te dire que nous avons institué des délégués qui surveillent la province au point de vue électoral. Ce nous est très précieux pour maintenir les populations dans le devoir républicain. Tu t’installes au chef-lieu et tu t’y fais reconnaître par la Loge de l’endroit. Officiellement tu es chargé de réunir des chiffres pour le service de statistique au ministère du commerce. Je te ferai donner les pouvoirs nécessaires. Tu interroges adroitement l’un, l’autre, tu tires les vers du nez aux fournisseurs des gens riches, tu suis de près les manigances des prêtres ; tu notes les zélés, les tièdes, les indifférents. Tu te défies de tout le monde, même de nos frères, car il y en a beaucoup parmi eux qui, se posant en anticléricaux fougueux, tolèrent néanmoins que leurs femmes pratiquent. Tu gardes toujours l’œil ouvert sur les officiers : rien de plus suspect que ces traîneurs de sabre, même lorsqu’ils se disent radicaux. Tu relèves les conversations et les mœurs publiques ou privées des réactionnaires les plus incoercibles comme celles des énergumènes de la Sociale. Enfin tu vois tout, tu te renseignes sur tout. Et, chaque semaine, tu nous adresses un rapport où tu as consigné tes observations ; tu y joins les papiers compromettants que tu tâcheras de subtiliser aux personnages qu’il nous est utile de tenir sous notre coupe.

— En somme, résuma Charles, j’acquiers des titres à rédiger le manuel du parfait mouchard.

— Mais non, mais non, tu emploies des mots vraiment singuliers… Il ne s’agit pas d’une besogne policière. On te demande seulement de remplir le devoir d’un bon citoyen en mettant ceux qui gouvernent la République à même de déjouer les complots des réactionnaires et des cléricaux.

— Soit, et après ?

— Lorsque tu as pris pied quelque part, tu poses des jalons pour ta candidature à la Chambre. A ce propos, je t’engage à choisir une région sucrière. Les électeurs y sont fort maniables, pourvu qu’on leur parle sans cesse de protéger, d’encourager, de subventionner l’industrie qui les fait vivre. Tu te voues donc à la betterave. La betterave ouvre et ferme tous tes discours. Si tes concurrents cherchent des diversions, tu leur clos la bouche en y introduisant la betterave fatidique. Il faut que cultivateurs, gérants de râperies, entrepreneurs de charrois ne puissent penser à toi sans te voir occupé à serrer une betterave sur ton cœur. Ta profession de foi se ramène à ceci que la betterave constitue le palladium de la France… En outre, tu te présentes comme radical-socialiste. Cela c’est essentiel : c’est comme si tu te disais à la fois conservateur en ce qui regarde la propriété et révolutionnaire en ce qui concerne les idées. Tu amalgames de la sorte la sympathie des bourgeois qui souffrent tout à condition qu’on leur garantisse une digestion paisible et les suffrages des ouvriers qui s’imaginent que ton étiquette signifie la journée de deux heures avec des salaires monstrueux et la course en quatrième vitesse vers le paradis terrestre. Si durant tes tournées, tu tombes dans un endroit où le clergé garde, par hasard, quelque prestige, tu lui assènes sur la tonsure une série d’arguments des plus topiques… Oh ! tu n’as pas besoin de te surmener l’intellect pour cela. Tu n’as qu’à déballer la ferblanterie habituelle : les ténèbres du Moyen Age, Galilée, la révocation de l’Édit de Nantes, les manœuvres des Jésuites pour rétablir l’inquisition… Rien de plus facile et cela prend toujours. Ainsi ton programme tient tout entier dans ces quatre points : vénérer la betterave, affirmer aux propriétaires que tu resteras fixe dans la défense de leurs intérêts, jurer au peuple que tu galoperas sur la route des réformes et manger du curé. Et je réponds de ton élection : une fois nommé, tu ne peux pas te figurer jusqu’où tu iras, surtout étant dirigé par moi. Si je t’énumérais tout ce que nous entreprendrons, j’en aurais pour jusqu’à demain.

— Donnez-moi quelques exemples, dit Charles.

— Hé, il y a cent rubriques ! Mais une démarche essentielle, c’est de faire alliance avec les Juifs… Ah mon ami, la Juiverie, quelle mère pour nous ! Elle tient l’or, comprends-tu, et l’or, c’est tout… Eh bien, qu’en penses-tu, dois-je te mettre le pied à l’étrier ?

Il s’attendait à un débordement d’enthousiasme. Mais Charles se taisait. Il s’était accoudé à un guéridon et baissait la tête comme pour dissimuler au Vénérable l’expression de sa physionomie.

Tous deux formaient le plus étrange contraste. Le père, haut sur jambes, ventripotent, exubérant, la figure gonflée d’astuce et comme éclairée par un reflet de cet or divin dont il venait d’évoquer les magies. Le fils, petit de taille, presque chétif, le teint mat et les lèvres minces. Ses yeux très noirs demeuraient impénétrables sous un front bombé que partageait la ride verticale des méditatifs et que surmontait une sombre chevelure aux mèches désordonnées. Et comme ses mains pâles qu’attachaient des poignets délicats s’opposaient aux métacarpes velus et spoliateurs de son père ! Que pouvait-il y avoir de sympathie entre ce gros homme remuant et sonore et ce frêle garçon muré dans le silence ?

Cette réserve embarrassa d’abord Mandrillat puis ne tarda pas à l’irriter. Depuis ses succès, il s’était accoutumé à ce qu’on pliât devant lui et à ce qu’on approuvât ses dires les plus saugrenus. La rêverie taciturne où se retranchait son fils lui parut l’indice d’une rébellion. Déposant donc les formes captieuses auxquelles il venait de s’astreindre à grand’peine, il dit brusquement :