— Tu te tais ! Ah çà, j’espère que tu ne prétends pas te galvauder davantage en compagnie des voyous de la Sociale ? Je t’avertis que je ne le tolérerais pas. Que décides-tu ? Fais-moi le plaisir de répondre sans barguigner.
Charles voulut éviter une querelle. A quoi bon laisser voir à son père que ses propositions l’écœuraient ? Témoigner du dégoût eût été fort superflu, car une douloureuse expérience lui avait appris que Mandrillat rangeait les scrupuleux dans cette catégorie d’honnêtes gens qu’il appelait des imbéciles. Il n’aurait pas compris non plus qu’on refusât d’entasser des sacs d’or ignominieux sous le patronage des Juifs. Une seule chose importait : garder sa liberté, en obtenant de son père qu’il se souciât aussi peu de lui que par le passé.
— Vous n’avez plus à craindre, fit-il enfin, que je nuise à vos opérations par mes rapports avec les socialistes. Il y a longtemps que j’ai cessé de fréquenter leurs réunions et je n’ai pas envie de recommencer. Je puis également vous promettre qu’on ne lira plus ma prose dans la feuille révolutionnaire qui vous inquiète. N’est-ce pas, ce que vous désirez avant tout, c’est que je ne compromette pas votre nom ? Eh bien, vous serez satisfait.
Mandrillat se rassérénait :
— A la bonne heure, s’écria-t-il, mais tu ne me dis pas si tu es disposé à travailler au bien de la République sous ma direction. Voyons, faut-il que je mette les fers au feu ?
— Excusez-moi : je ne me sens pas apte à jouer le rôle que vous désirez m’attribuer. Dispensez-moi de vous donner mes raisons ; je crains que vous ne les admettiez pas. Nous n’avons peut-être pas la même manière d’envisager la politique radicale, ajouta-t-il d’un ton où, malgré lui, perçait quelque ironie.
Il se reprit immédiatement et continua :
— Je ne saurais me montrer pratique comme vous l’entendez. Supposez que je suis un rêveur ou, tenez, plutôt, un homme qui prend son temps pour agir mais qui, une fois déterminé, ira droit au but avec la précision d’un obus dont un pointeur expert aurait calculé la trajectoire.
Comme il articulait cette dernière phrase, un feu si lugubre éclaira ses prunelles que Mandrillat eut presque peur. Quelles pensées redoutables s’agitaient dans cette cervelle ? Il n’osa se le demander. Une atmosphère tragique venait soudain de se créer entre le père et le fils.
D’instinct le Vénérable tenta de réagir :