— Bah ! se dit-il, de deux choses, l’une : ou bien c’est un chimérique qui vit dans ses rêves et qui ne sera jamais bon à rien. J’aimerais mieux qu’il tînt de moi. Mais s’il lui plaît de fainéanter, ma fortune me permet de l’entretenir sans exiger qu’il me serve. Ou bien, il croit nécessaire de se prouver son indépendance en manœuvrant tout seul. Lorsqu’il aura battu la campagne en long et en large, il me reviendra. Je pourrai alors l’utiliser. En tout cas, je suis maintenant certain qu’il ne me gênera plus… Allons, laissons couler un peu d’eau sous les ponts. Je prévois que d’ici trois semaines, ce vieux farceur de Legranpan présidera mon banquet.
CHAPITRE V
Cette entrevue qu’il vient d’avoir avec son père suscite en Charles une houle d’idées sombres. Suivant les rues qui le ramènent à son logis, il se rappelle ce qu’il a souffert depuis le jour où il prit, pour la première fois, conscience de lui-même. Elle ressuscite, dans une clarté morose, son enfance soumise à des pédants qui lui inculquaient, d’une voix ennuyée, des bribes de savoir coriaces. On l’avait bourré de notions hétéroclites d’après les « plus récentes découvertes de la science » et on l’avait, par-dessus tout, mis en garde contre la morale chrétienne. Il avait, de la sorte, appris que l’Église exploite l’humanité en lui serinant des fables absurdes et en l’affolant par la menace d’un croquemitaine surnommé Dieu. Quant aux prêtres, ils constituaient, lui affirma-t-on, une association de malfaiteurs dont la République avait pour objet principal de déjouer les ruses et de réprimer les brigues.
L’histoire lui fut accommodée à la sauce Aulard. On lui enseigna que la Révolution avait inauguré une ère de bonheur universel où bientôt tous les citoyens occuperaient leur existence à festoyer parmi des victuailles sans cesse renouvelées et des ruisseaux de vin. Lorsqu’il demanda quelle entité miraculeuse présidait à l’évolution vers cette godaille infinie, on lui répondit que c’était le Progrès. Il salua respectueusement l’idole mais ne put s’empêcher de remarquer que nul indice n’apparaissait de l’âge d’or promis aux capacités digestives de ses contemporains ; et il s’enquit des paroles magiques grâce auxquelles s’accomplirait le bienheureux sortilège. On lui montra la devise : liberté, égalité, fraternité, peinte sur toutes les murailles. Il l’admira beaucoup mais, dans le même temps, il constata plusieurs choses, et entre autres celles-ci : qu’il y avait des gens coupables de ne point posséder de domicile et que, pour ce fait, on les fourrait en prison ; que si le bulletin de vote d’un savetier, à peine sûr de son alphabet, équivalait au suffrage d’un marchand d’escarpins en gros muni de diplômes, le premier se nourrissait de charcuterie arrosée d’absinthe, tandis que le second combinait sur ses menus ce que les règnes végétal et animal offrent de plus savoureux. Il objecta aussi qu’au collège, les plus forts rossaient les plus faibles, particulièrement les jours où ceux-ci avaient conquis les premières places par des dissertations où les immortels principes de 89 et l’adoucissement des mœurs étaient célébrés. Ensuite de quoi, il soupçonna que les mots fétiches : liberté, égalité, fraternité impliquaient, peut-être, des blagues.
Il soumit ce fruit de ses observations à son pédagogue qui se fâcha tout rouge, le traita de raisonneur et lui ordonna de copier vingt fois la liste des Droits de l’Homme.
Charles fut dérouté car, depuis son sevrage, on lui prescrivait, comme l’article capital des Droits de l’Enfant, l’exercice de sa raison.
Néanmoins, il rédigea le pensum, le remit à son Mentor, puis se risqua timidement à demander pourquoi l’état de guerre subsistait entre les peuples, étant donné que divers philanthropes leur conseillaient la paix avec une persévérance touchante. Il lui fut alors certifié que c’était là un vestige des époques barbares qui ne tarderait pas à disparaître sous l’influence de la télégraphie sans fil, des ballons dirigeables et des discours prononcés à La Haye par un certain Pot dit Latourelle des Brisants.
Quoique mal convaincu, il cessa d’interroger. En récompense, des Plutarques, spéciaux pour ce genre d’apologie, lui vantèrent les Phocions et les Aristide qui avaient fondé la République ou qui la maintenaient. On lui forma un Panthéon où l’affable Robespierre voisinait avec Marat, ce doux médecin, un peu trop enclin à la saignée, mais si brillant des flammes généreuses du jacobinisme.
On lui dénombra les vertus des législateurs de 48 ; on lui signifia notamment d’avoir à vénérer l’illustre Glais-Bizoin. Vinrent ensuite les héros engendrés par Marianne troisième, surtout ces incomparables Sémites : Crémieux qui sauva la France en émancipant les Juifs d’Algérie et Gambetta, venu de Gênes tout exprès pour proférer le cri sublime : Le cléricalisme, voilà l’ennemi !
Enfin, pour couronner tant de beaux enseignements, pour bien lui prouver que la métaphysique allemande était la plus propre à former le cœur et l’intelligence d’un jeune Français, on alla jusqu’à Kœnisberg gratter la carcasse de Kant afin d’en extraire ce précepte : Charles devait toujours se conduire de façon à ce que ses actes pussent servir d’exemples et lui mériter l’approbation d’une divinité mystérieuse qui acceptait le sobriquet d’Impératif Catégorique. — Ayant rempli leur tâche, les pédagogues se retirèrent, comblés de certificats élogieux. Et Charles inaugura sa jeunesse par la publication, à ses frais, d’un dithyrambe — en vers libres comme il sied — où, paraphrasant des dires célèbres, il exalta la révolte de l’individu contre les lois oppressives et la proclama le plus saint des devoirs.