C’était, du reste, la première fois de sa vie qu’il employait le mot de devoir. Jusqu’alors on ne lui avait parlé que de droits. L’antithèse entre tous ces droits dont on l’avait imbu et ce devoir qu’il venait de se découvrir fut, pour lui, pleine de charmes.

Cette éducation, tout en formules pompeuses et délétères, lui faussa donc le jugement, sans encore lui endurcir le cœur. Car il souffrit d’un grand besoin d’affection qui, naturellement, ne trouva pas à se contenter dans sa famille.

Sa mère était trop absorbée par les compotes et les recettes d’entremets pour saisir la détresse aux yeux de son enfant. Elle ne sut que lui donner, du bout des lèvres, quelques froids baisers et lui proposer des friandises lorsqu’il venait à elle pour quémander un peu d’amour. De son père, il comprit vite qu’il ne fallait rien attendre : le gros homme était trop enfoncé dans les sapes et les intrigues. Pendant des semaines, il ne s’inquiétait de Charles non plus que s’il n’eût jamais existé ou bien, s’il s’apercevait de sa présence, il lui posait des questions saugrenues sur ses études, n’écoutait pas les réponses et s’éloignait après avoir recommandé au précepteur de l’armer contre « l’obscurantisme ».

Charles ne put davantage s’attacher au cuistre desséché qui le régentait. D’autre part, les mœurs de ses condisciples, bruyants et vulgaires, voués aux journaux sportifs et aux photographies d’actrices, lui inspiraient de la répugnance. Refoulé sur lui-même, il prit l’habitude de sceller au plus profond de son être ses rancœurs et ses rêves. Il afficha du calme et de la réserve alors qu’en son particulier, il brûlait d’épancher son âme ardente. Ce volcan sous cette glace le ravagea au point qu’il devint presque incapable de s’exprimer autrement que sous une forme ironique. Puis il y avait trop d’écart entre la vie telle qu’il l’avait espérée et le monde tel qu’il se révélait à lui.

Il ne tarda guère à s’apercevoir que sous ces déclamations à la gloire de la démocratie dont les échos retentissaient autour de lui, se dissimulaient de fort laides réalités. Observant les aigrefins jaboteurs qui écumaient, avec son père, les eaux sales de la politique et de la finance, leurs vilenies et leurs trahisons, il fut obligé de comparer la République à un vaisseau monté par des pirates en croisière devant toutes les embouchures d’où pouvaient sortir des galions.

Le plus âcre mépris à l’égard de ces flibustiers lui corroda le cœur. Puis il prit en haine cette société bourgeoise, saturée de matérialisme et qui tolérait, avec une complaisance plus ou moins avouée, leurs rapines.

Il conçut quelque espoir de reconquérir un idéal, le jour où les théories anarchistes l’attirèrent. Mais la déception ne tarda point. Il ne trouva, parmi ces soi-disant redresseurs de torts, que des sots chimériques ou d’adroits dupeurs de pauvres. Oui, ces Don Quichotte qui feignaient de partir en chevauchée pour la conquête de la justice, n’étaient que des Sancho dont le Barataria se symbolisait par des auges médiocrement pleines d’épluchures, des charabiaïsants turgides comme Jules Greive, des casseurs de noix vides comme Jean Sucre, de fielleux débitants de vitriol révolutionnaire comme Jourry.

Cette désillusion nouvelle développa dans l’âme de Charles les instincts destructeurs éveillés en lui par le contraste entre les sophismes dont on avait nourri son enfance et les méfaits des politiciens pervers qui bestialisaient la France sous couleur de la plier aux vertus républicaines. Il lacéra sans merci les systèmes et les doctrines auxquels il avait cru quelques moments. Puis quand il les eut réduits en lambeaux, il éprouva une joie farouche à constater tant de ruines.

— Les hommes, se dit-il, sont des singes obscènes et gloutons mais moi, est-ce que je leur ressemble ?

C’est alors que l’esprit d’orgueil entra en lui et ne cessa de lui chuchoter de ténébreux conseils :