— Vois, insinuait-il, tu es enfermé dans une caverne sans issue et dont la voûte de granit s’abaisse, peu à peu, sur ta tête. A palper ceux qui grouillent à tes côtés, dans l’ombre, tu as vérifié que c’étaient des animaux difformes. Tu as compris l’incurable sottise de ce troupeau barbotant. Tu connais l’envers et l’endroit de ce qu’ils appellent le bien et le mal. Tu n’es pas fait pour étouffer sous les détritus dont ils encombrent ton cachot. Eh bien, lance la foudre, prouve en frappant ces ébauches d’humanité que tu leur es supérieur car, sache-le, les hommes n’admirent que les Maîtres qui les fouaillent. — Ils inscriront ton nom dans leurs annales et tu seras semblable à un Dieu !…

Charles écoutait avidement la voix insidieuse. Des idées de meurtre se déversèrent en noires cataractes dans son âme. Il se complut à s’imaginer tel qu’un dispensateur de cataclysmes, qui, d’un geste de sa main vengeresse, épouvanterait les peuples.

— Ah ! s’écria-t-il, je voudrais allumer la cartouche de dynamite qui ferait éclater le globe et en projetterait les débris jusqu’aux étoiles !…

CHAPITRE VI

Dans l’appartement de la place Médicis, on avait garni un divan de couvertures et d’oreillers de façon que Chériat, arrivé au dernier degré de la phtisie, pût y rester étendu.

Charles trouva le réfractaire suffoquant ou ne reprenant un peu haleine que pour proférer, d’une voix enrouée, des malédictions contre le destin qui le clouait sur ce grabat. Faudrait-il donc mourir sans se venger de ce Paris où sa vigueur s’était perdue et où son orgueil avait été broyé sous l’étreinte d’une misère atroce ? En phrases hachées, il tâchait de crier sa rage impuissante mais le sang de ses poumons en loques lui montait aussitôt à la bouche et le forçait de s’interrompre. Il le crachait, puis redoublait d’invectives, écartant, d’une main fébrile, deux visiteurs qui s’efforçaient de le soulager. Dans son délire, il les accusait de dissimuler sous une feinte compassion la volupté perverse qu’ils éprouvaient à suivre les phases de son agonie.

C’étaient pourtant deux êtres fort inoffensifs. L’un, le chansonnier Paul Paulette, avait trop coutume de transmuer en idylles florianesques les rêveries anarchistes pour se réjouir des souffrances d’un camarade. L’autre, Louise Larbriselle, possédait un cœur vraiment magnanime : toute douleur la mettait en émoi, qu’il s’agît de la patte écrasée d’un chien ou des tourments d’une pauvresse qui n’arrive pas à nourrir sa progéniture.

Paul Paulette était un petit vieillard, glabre et bedonnant qui, pourvu d’un minime héritage, le dépensait à faire imprimer des plaquettes où l’âge d’or promis par les pontifes de la révolution sociale était évoqué en des couplets nuancés d’azur et de rose, douceâtres et poisseux comme de l’orgeat. Il fréquentait assidûment les réunions du parti ; entre deux diatribes où l’on avait préconisé l’équarrissage des bourgeois et le massacre des prêtres, il demandait quelques minutes pour roucouler ses romances lénifiantes. Il y était affirmé que le temps approchait où l’humanité, libérée de ses entraves, vivrait en liesse dans des palais de caramel et parmi des touffes de myosotis toujours refleuries. Longtemps Paulette s’était imbibé des prophéties redondantes de Victor Hugo. Les coups de grosse caisse et les fanfares de trombone dont le poète accompagne ses clameurs à la gloire du dieu Progrès l’avaient ravi. Surtout il admirait que Hugo eût résolu le problème du paupérisme en recommandant « d’éclairer la société par en dessous ». Mais son enthousiasme baissa quand il lut et prit au pied de la lettre le vers des Châtiments où il est déclaré que : « L’on ne peut pas vivre sans pain. » Cette assertion parut erronée à Paulette car, végétarien d’une variété particulière, il proscrivait les céréales au même titre que la viande. Il tenait l’un et l’autre aliment pour nuisibles à la genèse de l’homme futur tel qu’il l’imaginait. Bien qu’on le bafouât, il soutenait contre les amateurs de biftecks et de miches croquantes que les anarchistes arriveraient à une lucidité supérieure s’ils se nourrissaient exclusivement, comme lui, de soupes au potiron, d’aubergines au beurre, de navets en ratatouille et de fruits très mûrs. Serviable, du reste, il partageait ses légumes avec maints faméliques. Tandis qu’à ses côtés, des ratés vindicatifs hurlaient leurs haines, il ténorisait joyeusement et faisait rimer bonheur avec chou-fleur. On eût dit de lui un bouvreuil qui sautillerait et pépierait dans une jungle habitée par des chacals hargneux.

Louise Larbriselle ne vivait que pour autrui. Elle était si maigre que ses clavicules faisaient saillie sous le mantelet minable qui couvrait ses épaules pointues. Ses minces yeux glauques se bridaient, à la chinoise et son grand nez formait comme un aride promontoire entre ses joues tannées. Coiffée d’une vague casquette où tremblotaient des chrysanthèmes en percale, tels que nulle flore n’en connut jamais, elle allait par la ville, en quête d’éclopés à soulager et de miséreux à secourir. Elle leur distribuait ses quelques sous, gagnés à courir le cachet. Comme elle ne gardait rien pour elle, on se demandait par quel prodige elle arrivait à se sustenter et à renouveler le corsage et la jupe d’un noir roux qui l’habillaient. Le malheur des pauvres, l’égoïsme des riches l’avaient conduite à l’anarchie. Mais répugnant à toute violence, elle croyait que la doctrine triompherait lorsqu’une entière égalité régnerait entre les deux sexes ou même lorsque la femme serait reconnue plus apte que l’homme à régler les rapports sociaux. C’est pourquoi elle ne quittait les taudis des meurt-de-faim que pour prendre part aux conciliabules où de redoutables bavardes réclament le droit de déposer des bouts de papier dans la tirelire électorale. Pas de congrès féministe où l’on n’aperçût sa chétive silhouette.

Parmi les grosses dames qui encombraient l’estrade, elle semblait une asperge fluette que flanquaient des vol-au-vent monumentaux. Anarchiste, elle réprouvait l’action politique, se contentant d’affirmer que le sceptre de la science était appelé à remplacer dans les mains de la femme l’aiguille à ravauder et la cuiller à pot.