Malgré sa manie d’exiger le salut de l’humanité par les doctoresses et les avocates, elle était si foncièrement charitable, si prête à tous les dévouements que ceux même qui raillaient ses théories ne pouvaient s’empêcher de l’aimer.
Alors qu’il avait pris en aversion les exploiteurs du socialisme, Charles gardait du penchant pour Louise Larbriselle et pour Paul Paulette. Il souriait de leurs ridicules mais il les constatait si réellement bons, si capables d’attachement désintéressé que son âme, sevrée de tendresse se réchauffait à leur contact. Eux, du moins, ne se figeaient pas devant des simulacres d’idées généreuses, comme le font la plupart des révolutionnaires : ils plaignaient sincèrement les pauvres et ils prouvaient leur compassion par des actes. Aussi les engageait-il à le venir voir le plus souvent possible. Quant à Chériat, le réfractaire lui inspirait des sentiments complexes. Ses déclamations rageuses l’agaçaient, tandis que l’état maladif de ce roi des malchanceux l’emplissait de pitié.
D’avoir recueilli Chériat, il se sentait le cœur moins desséché qu’il ne l’avait cru. La sombre misanthropie où il se murait, s’en éclairait d’un rayon de mansuétude. Et d’autre part, la simplesse de Paul et de Louise amollissait son orgueil. Auprès d’eux, il se retrouvait presque ingénu et il échappait, pour un temps, aux obsessions homicides qui lui ravageaient l’esprit…
Épuisé par la crise d’étouffement qu’il venait de subir, Chériat gisait, la tête renversée, sur les coussins qui l’étayaient. Blême, les yeux clos, il ne donnait signe d’existence que par les crispations de ses doigts égratignant la couverture et par le souffle anhélant qui faisait un bruit de chaîne rouillée dans sa poitrine douloureuse.
Charles dit tout bas à Louise :
— Y a-t-il longtemps qu’il est ainsi ? Lorsque je l’ai laissé, il paraissait plus calme.
Elle fit un geste de désolation :
— Quand nous sommes arrivés, nous l’avons trouvé debout : il se traînait d’un meuble à l’autre en râlant. Nous l’avons recouché et aussitôt il a eu un crachement de sang… Je le crois très mal et je voudrais rester près de lui. Mais il faut que j’aille donner une leçon parce que…
Elle s’interrompit. Charles devina que le prix de cette leçon lui était indispensable pour manger. Il n’osa lui offrir sa bourse car il savait, par expérience, que si elle acceptait son aide quand trop de misérables lui criaient au secours, elle mettait une ombrageuse fierté à ne rien recevoir pour elle-même.
Paul Paulette intervint :