— Moi je resterai tant qu’il vous plaira. Je n’ai rien à faire qu’une chanson que je dois chanter, après-demain, au groupe libertaire de Montrouge. Je puis très bien fabriquer mes couplets ici.

— C’est cela, reprit Louise, moi, je reviendrai vers neuf heures et si cela vous arrange, je passerai la nuit à veiller le pauvre Chériat.

Charles y consentit et les remercia l’un et l’autre d’autant plus vivement qu’il redoutait le tête-à-tête avec le moribond.

Louise sortit sur la pointe des pieds, après avoir serré la main des deux hommes. Paulette s’installa dans un fauteuil et tirant de sa poche un calepin se mit à y crayonner des vers. Charles s’assit près de lui. Il avait pris un livre, mais il ne lisait pas. Une affreuse tristesse barrait toutes les avenues de son intelligence. Sorti de chez son père, le cerveau débordant de pensées haineuses, en route, il s’était promis de mettre à exécution le rêve meurtrier qui le hantait depuis tant de jours. A présent, dans cette chambre où rôdait la mort, il se sentait très faible entre ce vieil enfant qui jonglait avec des colifichets lyriques et ce malheureux dont la face terreuse semblait déjà se tourner vers les ténèbres irrémédiables.

L’après-midi de décembre, arrivée à sa fin, répandait cette mélancolie du crépuscule si lourde à porter pour les âmes en détresse. Charles se leva, alla vers la fenêtre et, appuyant son front à la vitre, contempla le Luxembourg dont les arbres effeuillés appliquaient leurs ramures, en un noir filigrane, sur la nappe rouge laissée à l’occident par le soleil qui venait de se coucher. Des bruits confus montaient de la rue : rires de passants, cris des camelots, vendeurs de journaux, appels nasillards de tramways — toutes les rumeurs, toute la morne agitation du monstrueux Paris.

Il se détourna, quêtant une diversion à l’angoisse imprécise qui l’étreignait de la sorte. Rien ne bougeait dans la chambre. Paul Paulette s’était assoupi : il ronflotait, les bras pendants, le corps tassé au fond du fauteuil, tandis que les reflets du foyer jouaient bizarrement sur son crâne chauve et poli. Une poignante sensation de solitude prit Charles à la gorge. Il eût donné n’importe quoi pour rompre ce silence funèbre.

Alors, dans l’ombre peu à peu envahissante, la voix de Chériat s’éleva. Avec des intonations craintives, il balbutiait des lambeaux de phrases sans suite :

— Oh ! qu’il fait obscur… Qu’il fait froid… Je suis seul… Tout le monde, tout le monde est tout seul… Qui aura pitié de nous ?…

La plainte réveilla Paulette.

— Quoi donc, dit-il en se frottant les yeux, quoi donc, est-ce qu’il délire ?