Charles lui fit signe de se taire. Il frissonnait car ces paroles correspondaient si étrangement à son état d’esprit ! Il lui sembla qu’elles impliquaient un mystère dont il aurait voulu pénétrer le sens.

Chériat reprit comme s’il suppliait :

— Te lucis ante terminum… rerum Creator poscimus…

Et Charles, se rappelant soudain que le malade avait reçu jadis une éducation catholique, conjectura qu’il essayait de prier. C’étaient, en effet, les deux premiers vers de l’hymne magnifique composé par saint Ambroise pour l’office de Complies : « Avant que la lumière ne s’en aille, Créateur de toutes choses, nous t’implorons. »

Mais, pourquoi Chériat, qui avait toujours fait parade d’athéisme, qui s’était même rendu l’auteur d’une brochure intitulée : Nions Dieu, aurait-il eu recours à la prière ? En toute autre occasion, Charles eût considéré cette effusion comme l’indice d’un détraquement total. Ce soir, pourtant, il eut le pressentiment que ce n’étaient point des divagations et qu’il se passait quelque chose de décisif dans l’âme de Chériat.

— Mais qu’est-ce qu’il lui prend de baragouiner du latin ? demanda Paulette.

— Tais-toi, dit Charles impérieusement, ce n’est pas le moment de plaisanter… Écoutons-le.

Chériat continua :

— N’y aura-t-il plus jamais de lumière ?… Resterons-nous de pauvres insensés tâtonnant dans cette sombre antichambre de l’enfer qu’on appelle la vie ? Comment avons-nous pu tuer notre âme et en livrer le cadavre aux démons ? Morts ambulants, nous n’osons plus demander à l’Esprit consolateur qu’il nous ressuscite… Les brumes livides de la pourriture nous submergent, car voici venu le règne de la Bête.

Charles prêtait l’oreille en tremblant. Cette voix gémissante pénétrait comme une lame affilée, jusqu’au plus intime de sa conscience et y suscitait des terreurs identiques à celles que Chériat semblait éprouver. Mais il était tellement ignorant des vérités éternelles que la signification profonde de ce désespoir lui échappait. Il sentait seulement, et cela, d’une façon très lointaine, qu’il y avait, autour d’eux, comme une présence invisible qui spiritualisait l’atmosphère de la chambre. Il demeurait immobile, ne sachant que dire ni que faire. Paulette, ébahi, ne remuait pas davantage.