— Tu n’y crois pas et c’est, hélas, ton malheur. Pourtant il nous enveloppe de toutes parts. Qui l’écarte comme divin tombe cependant sous son joug ; mais alors c’est qu’il est diabolique. L’orgueil s’empare de l’incroyant ; il s’imagine qu’il se suffit à lui-même ; il s’estime supérieur au commun des hommes ; il se targue de sa fière solitude pour les mépriser et bientôt les haïr. Il pèche contre le précepte de Notre-Seigneur : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

— Ainsi, dit Charles avec amertume, il faudrait s’humilier, aux pieds d’une Divinité incompréhensible ; il faudrait ensuite aimer tous ces gredins et tous ces imbéciles qui peuplent l’univers pour vivre heureux ? Jamais je n’admettrai cela. Je veux les frapper…

Il s’interrompit et se prit à rêver. Maintenant il s’étonnait d’avoir supposé qu’une intelligence asservie à la religion comme celle de Robert pourrait lui donner un conseil efficace. C’est un bon garçon, pensa-t-il, mais les prêtres l’ont chaponné. J’étais par trop naïf, espérant de lui autre chose que des maximes de lâcheté. Mais je ne retomberai plus dans mon erreur. Ni Robert ni personne ne connaîtra mon secret… L’homme le plus libre est celui qui est le plus seul : Ibsen a raison.

Il se redressa. Un orgueil sauvage lui durcissait la face. Il se revit jetant la bombe et criant sa joie de faire souffrir l’humanité. La révolte se peignit, si formidable, dans ses yeux et dans toute son attitude que Robert épouvanté recula.

— Nul autel, s’écria-t-il, ne me verra m’agenouiller.

J’ai pris conscience de ma force dans cet orgueil que tu réprouves. Ton Dieu et ton diable je les laisse aux âmes d’esclaves que leurs instincts effraient. Les hommes m’ont meurtri ; je leur rendrai au décuple le mal qu’ils me firent. Oui, puisque la nature a voulu que le règne de l’humanité ce soit le règne de la bête, je serai une bête farouche et splendide et malheur à qui se mettra en travers de mon chemin. En avant !…

Il dit et s’élança dehors sans regarder son ami.

Seigneur, Seigneur, murmura Robert en écoutant le bruit de ses pas décroître dans l’escalier, venez à son aide. N’induisez pas en tentation cette pauvre âme si malade. Ayez pitié de lui !

Il se prosterna devant le Crucifix et se mit en prière.

Dans la rue, Charles allait d’une marche inégale. Tantôt il courait presque, tantôt il ralentissait pour considérer le ciel où des nuées fuligineuses, que chassait le vent d’hiver, galopaient, semblables aux songes d’un fiévreux. Quelques étoiles, qui scintillaient faiblement çà et là, lui parurent les rires ironiques de l’infini nocturne. Il les détesta puis ramenant ses regards sur les affairés qui encombraient les trottoirs, sur les tramways bondés qui suivaient la chaussée, il se dit :