— Tout de même, reprit le plombier, peut-être bien que Legranpan fera voter les retraites ouvrières. Il l’a promis…
— Il l’a promis ! C’te bonne blague : bien sûr qu’il l’a promis. Les bourgeois, c’est leur truc de promettre tout ce qu’on veut ! Demande-leur la lune, ils te répondront : « Mon ami, on s’occupe de la coloniser à votre bénéfice. » Pour tenir, ça fait deux… Mais rappelle-toi donc ces fameuses retraites ouvrières, c’était avec la galette ratiboisée aux congrégations qu’on devait remplir la caisse pour les faire fonctionner. Ben, où qu’il est le milliard des congrégations ? Ne manque pas de poches où il s’a englouti, mais c’est pas les nôtres.
Plus d’un pourrait dire où qu’il a passé. Colle-toi ça dans le ciboulot, c’est que les gas chargés de rafler les picaillons des moines et des bonnes sœurs, ils se sont dit : « Ça c’est de l’argent liquide, et puisque c’est nous les liquidateurs, nous nous l’appliquons. » Pour l’ouvrier, il se tape — comme toujours.
— C’est tout de même vrai, grogna le plombier, fallait ouvrir l’œil à la manigance, on était averti. Je me rappelle que j’ai lu, dans le temps, un article de la Libre Parole où Drumont prévenait les ouvriers qu’ils seraient roulés par les radicaux à propos de cette affaire du milliard. Drumont, c’est un sale calotin, tant que tu voudras, mais, tout de même, il avait raison.
— Sans doute, mais ça se ramène à ce que je te disais tout à l’heure. Puisque les radicaux se sont offert notre bobine et que c’est Legranpan qui est leur grand moutardier, faut le supprimer. Trop connu Legranpan, qu’on le fiche au rancart et passons à d’autres.
— Et qui ça ?
— Pardié, un ministère rien que de socialistes, qu’on voie un peu ce qu’ils ont dans le ventre, ceux-là, depuis leur des années que nous leur faisons la courte-échelle…
Charles n’en écouta pas plus long.
Laissant ces pauvres diables s’illusionner, une fois de plus, sur les bienfaits qu’ils se promettaient de la mascarade socialiste, il ralentit le pas, se disant :
— Ils voient juste ces simples. Supprimer Legranpan… ce serait un acte d’une portée admirable. Oui, le supprimer, non pas le « renvoyer à ses chères études » comme l’entend la niaiserie plébéienne. Mais l’abolir d’une façon — effective !