— Peut-être, pensa-t-il, en tâtant la bombe, serai-je, moi-même blessé par l’un des éclats. Mais tant pis l’essentiel, c’est qu’elle ne me tue pas, afin que je puisse expliquer la grandeur de mon acte devant ceux qui se figureront me juger… Enfin, je prendrai soin de me garer le mieux possible.

Tout en surveillant la grille du ministère, il avait éprouvé un sentiment d’orgueil intense à constater qu’il demeurait lucide et ferme dans sa résolution. Telle était l’emprise de l’idée fixe du meurtre en lui qu’il se croyait assuré que nul retour de faiblesse humaine ne le ferait hésiter au moment décisif. Même alors, il ne réfléchit pas que sa bombe atteindrait peut-être des innocents. Il ne considérait que la portée symbolique de son crime et il se la formulait ainsi :

— Legranpan résume, au pouvoir, un état social où règnent l’astuce et la servilité. En lançant la bombe, j’agis en homme libre, je m’affranchis de ce pouvoir et je me prouve supérieur à lui.

Rien d’autre. Au rebours des anarchistes qui jouaient de la dynamite avec l’espoir de déterminer, par leur exemple, les prolétaires au massacre des possédants, il méprisait trop ses contemporains pour s’inquiéter de leur blâme ou de leur admiration.

Pas davantage il ne lui importait qu’on l’imitât. — Tout le monde se soumet ; moi seul, je me révolte. Voilà quelle était la synthèse de son aberration.

Et, encore un coup, quel scrupule aurait pu le retenir ? On lui avait appris qu’il n’y a point de Dieu pour nous défendre de faire du mal à nos semblables. On lui avait inculqué que tous les citoyens naissant libres, égaux en droits, l’individu ne relève que de son propre raisonnement et de son propre vouloir, pour se tailler une place dans la société. Encore fallait-il que cette place, il la jugeât à sa mesure. Or, c’est ce qui n’était point arrivé. Ne trouvant pas à se classer selon la grande estime qu’il faisait de lui-même, froissé au contact de la foule routinière qui, sans pensée, sans au delà, trottine entre les brancards de l’accoutumance, il en avait conclu qu’il représentait un type d’humanité supérieur qui ne pouvait s’affirmer qu’en fracassant les cadres où végétait le vulgaire.

Et ce qu’il y avait de plus démoniaque dans son cas, c’est qu’il ne se rendait pas compte que le miroir sur lequel il se penchait pour pomponner son orgueil, c’était une flaque de sang répandu…

Lorsqu’il s’était posté près de la grille, il avait vu Legranpan monter dans l’auto sans distinguer qui l’accompagnait. C’est seulement quand la voiture fut arrivée à sa hauteur qu’il reconnut son père. Alors un éblouissement le prit. Ah ! c’est en vain qu’il croyait mépriser et même détester cet homme qui ne lui avait jamais témoigné de tendresse, qui ne lui avait donné que des exemples de vilenie et de duplicité. Comme déjà le meurtre s’échappait de sa main, la nature avait crié en lui. Tout à coup, il s’était senti plus faible qu’un enfant, incapable de tuer.

Il essuya la sueur froide qui lui baignait le front. Puis, d’un pas machinal, il s’en alla par les rues sans même songer qu’il portait la mort sur sa poitrine. — Pour cette fois, l’accès de rage homicide venait de se dissiper. Du fait qu’il avait évité le parricide, un esprit moins empoisonné de sophismes que le sien aurait pu soupçonner l’intervention divine. Mais les ténèbres qui l’opprimaient refusaient toute lumière. Dès qu’il se fut un peu repris, il s’irrita, comme d’une coïncidence fâcheuse, de la présence de son père à côté de Legranpan.

— Eh bien, se dit-il, soudain rendurci, puisque je n’ai pu supprimer le ministre, je supprimerai quelque autre. Ce n’est que partie remise…