L’auto se mit en troisième vitesse et fila vers l’avenue des Champs-Élysées.

Mandrillat, sans se douter de la catastrophe qu’il venait d’effleurer, répétait :

— Oui, M. le Président du Conseil, un discours pacifique de vous ferait plus que cinquante déclarations de Canichon.

Legranpan hochait la tête sans l’écouter. Il se réserva d’éclaircir le mystère de cet attentat. Puis il se demanda ce qui serait arrivé si l’assassin avait fait de lui un cadavre.

Mais il ne lui vint pas à l’esprit de remercier cette Providence qu’il avait bafouée tout à l’heure et qui venait de le protéger comme par miracle.

Charles, immobile sur le trottoir, regardait s’éloigner la voiture. Son cœur battait à grands coups ; ses jambes fléchissaient sous lui ; il lui semblait que des cloches sonnaient le tocsin dans sa tête. Il dut s’appuyer à la muraille pour ne point tomber.

— Je ne pouvais pourtant pas tuer mon père, murmura-t-il.

Le matin, il était sorti de chez lui avec la ferme résolution de faire sauter Legranpan. Les journaux lui ayant appris que celui-ci devait parler, le jour même, à la Chambre, il avait calculé qu’en le guettant à la sortie du ministère, il trouverait facilement l’occasion de réaliser son affreux projet, fallût-il, pour cela, patienter plusieurs heures.

La bombe, il l’avait fabriquée en tôle brisante de façon à obtenir des éclats nombreux et coupants.

Outre le mélange explosif, d’une grande puissance, dont il l’avait bourrée, elle contenait des balles de plomb mâchuré. La détente était disposée de telle sorte qu’il suffisait d’un choc un peu fort pour que la déflagration se produisît. Il avait donné à l’engin à peu près la forme, les dimensions et l’épaisseur d’un volume in-18 de trois cents pages. Plutôt que de la porter à la main, ce qui aurait pu amener une explosion prématurée, par suite d’un heurt fortuit, il la plaça contre son estomac, en la maintenant, sous son pardessus et son veston boutonnés, par une large ceinture de laine. Il estimait qu’il lui serait facile de la sortir rapidement, à la minute opportune et de la lancer avant que personne eût le temps d’intervenir.