Il en fut ainsi. Tandis qu’ils gagnaient la cour par un escalier dérobé, Mandrillat redoublait d’empressement, s’effaçait à toutes les portes, afin de céder le pas au ministre et jubilait si fort que sa large face rayonnait comme une pleine lune.
Ils montèrent dans l’auto qui attendait au perron. La machine démarra lentement sous les regards envieux des solliciteurs : préfets, sénateurs, députés, qui, accourus aux fenêtres de l’antichambre, se plaignaient d’être venus pour rien et qualifiaient sans charité la faveur de Mandrillat.
La voiture franchissait la grille dorée, ouverte à deux battants, qui donne sur la place Beauvau, quand le ministre aperçut un jeune homme qui, collé jusqu’alors contre la façade de la maison voisine, s’en détachait, d’un bond, et accourait, en fouillant sous son pardessus comme pour y prendre une arme.
En un éclair, Legranpan comprit que c’était un assassin. D’instinct, il se jeta de côté et, dans ce mouvement, découvrit Mandrillat. Aussitôt qu’il vit le Vénérable, le jeune homme s’arrêta comme pétrifié, devint blême puis fit un pas en arrière.
Legranpan, très calme, selon cette bravoure physique qui serait l’une de ses vertus s’il ne s’y alliait tant de lâcheté morale, le désignant à Mandrillat, qui n’avait rien remarqué, dit sans même élever la voix :
— Qu’est-ce que c’est que ce petit bonhomme ?
Et Mandrillat, tout ébahi :
— Mais c’est mon fils ! Que diable fait-il donc là ?…
— Il faudra me le présenter, un de ces jours, riposta Legranpan, toujours impassible, on pourra peut-être en faire quelque chose.
La scène avait à peine duré quelques secondes.