Le gros homme se précipita vers le ministre et multiplia les courbettes et les phrases flatteuses.
— Bonjour, bonjour, interrompit Legranpan, qu’est-ce qu’il vous faut ?
Mandrillat rappela le banquet, qui lui tenait fort à cœur, car il en espérait un renouveau de prestige. Il insinua que, vu l’état des affaires au Maroc, l’occasion serait favorable pour le ministre de prononcer une harangue qui rassurerait le commerce républicain, lequel tremblait dans sa culotte à l’idée d’un conflit avec l’Allemagne. — Legranpan recueillait d’une oreille assez distraite les périodes mielleuses où s’engluait le Vénérable. Cependant il réfléchit que l’agape lui fournirait le moyen de se démentir dans le cas où un sursaut de dignité l’entraînerait trop loin, à la Chambre.
Il se leva et, tout en endossant sa fourrure, il dit :
— Soit, je consens à manger du veau en compagnie de vos épiciers et de vos entrepreneurs de charpentes. Mais vous vous souvenez que j’avais posé une condition : c’est que votre fils nous fichera la paix.
Avez-vous fait le nécessaire pour cela ?
— Certes, M. le Président du Conseil, affirma Mandrillat, je l’ai réprimandé comme il faut et je puis vous garantir qu’il n’y a plus rien à craindre de ses écarts juvéniles.
— A la bonne heure… Puisqu’il en est ainsi, je crois, en effet, que votre festin pourra me servir à dégoiser les blagues dont, selon vous, le commerce républicain serait affamé. Mais tenez, accompagnez-moi jusqu’à la Chambre ; nous causerons en route.
Mandrillat exultait et entonnait les litanies de la platitude la plus reconnaissante. Sans l’écouter, Legranpan continua :
— Nous passerons par chez vous, Lhiver. Si je me risquais dans l’antichambre, j’en aurais pour une heure à écouter tous les mendigots qui la pavent. Et j’ai bien d’autres tigres à fustiger !