Pâle, le sourcil froncé, une lueur sombre au fond des yeux, il promène sur l’assistance des regards fouilleurs, comme s’il cherchait à découvrir quelqu’un parmi les humanités barbotantes et jabotantes qui s’alignent sur les banquettes, couvertes en moleskine, de l’endroit. Parfois, il porte la main à son gilet pour s’assurer que la bombe, qui ne l’a pas quitté, ne bouge pas.

Il la déteste cette petite bourgeoisie qui, mise en liesse par les poisons anisés dont elle s’abreuve, rabâche des gaudrioles vieillottes, s’essaie à de pâteux marivaudages, se rengorge, avec des mines pâmées, parce qu’au fond de la salle, trois violons, deux violoncelles, une mandoline, raclent des valses odieusement sentimentales et des sélections d’opéras bonnes à faire danser les ours du Jardin des Plantes.

Quelques figures irritent plus spécialement le jeune homme. A sa droite, un groupe de manilleurs, pour procéder aux stupides calculs qu’implique le jeu, prennent des airs solennels ; on dirait les grands prêtres d’une tribu insulaire du Pacifique méditant d’étriper une volaille à la gloire d’une idole en bois d’acajou mal équarri.

A sa gauche, une notable famille du quartier : le père, dont la face rose et grassouillette, plantée de soies molles, évoque le commerce de charcuterie qui fit sa fortune. Il commente, sans que personne l’écoute, le dernier article de ce Vauvenargues pour imbéciles qu’on appelle Harduin. La mère, pareillement mafflue et luisante, se tasse sous un chapeau bizarre où des plumes caca-d’oie ombragent une grappe de raisin d’un vert outrageant et des choux de velours ponceau. Elle ne cesse de dilater, en des bâillements réitérés, sa mâchoire osanore que pour feuilleter un illustré où se succèdent les effigies de Deurière inaugurant une porcherie modèle, d’un turlupin célèbre dans les boîtes à flons-flons obscènes du boulevard de Strasbourg et d’une poétesse mirlitonnante dont les vers et les appas, également gélatineux, plurent à Périclès Briais. Les enfants : la fille, en crise d’âge ingrat, maigriote dans sa robe trop courte, grimace, grognonne, lape de la grenadine, échange des coups de pieds, sous la table, avec son frère, môme couleur de suif qui, coiffé d’un képi de général bolivien, braille, renifle et se mouche sur la manche de son papa, lequel finit par le gifler.

Devant le comptoir, le gérant hausse le menton pour mieux planer sur son peuple de consommateurs, stimule, d’un index autoritaire, le zèle des servants ou raidissant le torse, caresse sa chaîne de montre afin que chacun soit mis à même de constater qu’elle est en or. L’importance que se donne ce personnage agace Charles presque autant que les attitudes poétiquement ineptes affectées par l’individu qui taquine, d’une main trémolante, des boyaux de chat à l’orchestre. Celui-là — prétentieux comme il convient à un professeur de mandoline — tandis qu’il tracasse son instrument, lève, vers le plafond enfumé, de gros yeux noirs où miroite, comme du vernis sur un escarpin, la nostalgie d’un troubadour exilé chez d’obscurs Patagons. Ou bien, aux intervalles des morceaux, il s’accoude sur son genou et songe, en extase, que la semaine prochaine, délaissant ces rhapsodies trop coutumières, il se propose d’infliger à la mémoire de Beethoven, l’outrage d’un gratouillement de la Pathétique devant une assemblée de dames blocardes et influentes que son physique de calicot passionné fait frémir comme des harpes éoliennes.

Ces pauvres gens, et ceux qui les entourent sont à coup sûr fort ridicules. De plus, aucun idéal n’ennoblit leurs occupations quotidiennes. Ramenés, peu à peu, tout proche de l’animalité par le matérialisme que leur inculquèrent les pédagogues laïques, la presse qu’on leur recommande, les spectacles qu’on leur offre, et les mœurs des politiciens qu’on leur fait élire, ils ne songent plus guère qu’à flatter leurs instincts.

Chez eux, l’estomac prime le cerveau. Gagner, amasser, se régaler, digérer, ce sont les quatre points cardinaux entre lesquels ils gravitent. Pourtant ils possèdent une âme qui pourrait s’élever si les pervers dont ils acceptent le joug ne les maintenaient soigneusement dans le culte exclusif de la pièce de cent sous, de la sottise égalitaire et des pâtées plantureuses. — Il faut les plaindre, non les haïr.

Or, Charles les hait d’une façon farouche. Entré dans ce café pour échapper à la neige et se réchauffer un peu, tout le blesse de ceux qui s’y empilent : leur physionomie, leurs gestes, la volupté manifeste qu’ils goûtent à s’alcooliser, à ouïr d’idiotes musiques, à manier les cartes.

Voici ce qu’il se dit, tout en les fusillant de regards vindicatifs

— Quelle race, quel bétail obtus ! Rien, hormis la trique, pourrait-il les sortir de la torpeur ignoble où ils croupissent ? En est-il un seul qui, une fois dans sa vie, ait associé deux idées ? Et cependant, ils sont les maîtres, ils sont la démocratie prépotente. Grâce à leurs suffrages, tous les fruits secs et tous les filous de France abrutissent une nation qui n’a plus qu’un souci : pâturer en paix des épluchures tandis que ses dirigeants volent et godaillent. Certains disent qu’ils sont inconscients. Hé, tant pis pour eux, car qui les fera souffrir n’aura pas plus de remords à éprouver qu’un coureur de plages piétinant une colonie de zoophytes…