Puis sa rêverie sinistre se faisant plus concrète :

— Et si je les faisais souffrir, moi ? Qu’y-a-t-il de commun entre ce troupeau dont l’odeur de bêtise me suffoque et l’isolé que je suis ? Si je lançais la bombe dans ce café ?…

Alors une voix très basse souffla au dedans de lui :

— Ils sont innocents des maux dont se courrouce ton orgueil.

Mais aussitôt Charles rétorqua cette objection de sa conscience par la phrase prononcée naguère par un des assassins que les anarchistes exaltent comme des martyrs de leur cause : « Dans une société telle que la nôtre, il n’y a pas d’innocents ».

— Non, se répéta-t-il en déboutonnant son veston pour saisir l’engin, il n’y a pas d’innocents. Et, d’ailleurs, mon acte n’apparaîtra-t-il pas plus grandiose si j’explique aux juges, devant qui je comparaîtrai, qu’en frappant cette cohue moutonnière, je me suis fixé non d’estropier quelques individus mais de braver tout le régime que leur lâcheté m’impose ?

L’influx démoniaque l’envahissait de plus en plus. Ses nerfs vibraient ; un sourire atroce lui tordait la bouche. Déjà, il se peignait la panique de la foule, le sang qui éclabousserait les glaces fendues, les hurlements des manilleurs éventrés, les femmes évanouies. Il s’en délectait par avance et ses doigts se crispaient sur le métal de la bombe. Il allait viser le gérant dont la suffisance l’exaspérait plus particulièrement et il proférait, à mi-voix, avec un ricanement de dérision le vers des Châtiments qui décida Caserio à tirer le poignard :

Tu peux tuer cette homme avec tranquillité…

Mais sur l’extrême bord de l’abîme où il allait s’élancer, un souvenir lui vint tout à coup qui l’arrêta net.

Il se rappela qu’il avait promis à Chériat d’aller voir sa sœur, veuve habitant les Batignolles, et de la prier de venir auprès du moribond. C’était sur les instances de Robert Abry qu’il avait accepté cette mission. Il évitait le plus possible le catholique. Néanmoins il lui arrivait de se trouver au logis lorsque celui-ci rendait visite à Chériat. Alors, bon gré, mal gré, quoiqu’il gardât une réserve qu’il voulait méprisante, il n’était pas sans prêter l’oreille aux conversations de ses deux amis. C’est ainsi qu’il remarqua que Chériat subissait l’influence de l’ardente charité dont débordaient les paroles de Robert et que les fureurs s’étaient évaporées qui, peu de temps auparavant, agitaient le réfractaire. Encore que Charles attribuât cette conversion à un affaiblissement cérébral produit par la maladie, le contact, fût-il passager, d’une âme tout imprégnée de Notre-Seigneur comme l’était celle d’Abry l’avait lui-même attendri. Puis il savait que Chériat n’avait plus que quelques jours à vivre et témoignait un grand désir de parler à sa sœur. Il se faisait donc un devoir de la lui amener avant la fin.