Il se demanda :

— Qui vais-je rencontrer ? Si cette femme est pareille au Chériat de l’ancien temps, ce sera, sans doute, une de ces viragos qui vocifèrent des inepties dans les réunions socialistes… Oh ! mais je couperai court à ses tirades. J’ai à réfléchir encore sur ce que je ferai quand la bombe aura éclaté et surtout à préparer le discours que j’assénerai au juge d’instruction.

Cette question de son attitude après la catastrophe demeurait la dominante de ses préoccupations. Comme on l’a vu, il y pensait bien plus qu’aux conséquences immédiates de l’acte horrible.

Songeant de la sorte, il arriva rue Biot, dépassa l’entrée violemment éclairée d’un café-concert d’où sortaient des braiments hystériques et des odeurs de pipe, et s’arrêta devant le numéro qui lui avait été indiqué. C’était une de ces maisons noires, étroites de façade et très hautes, où l’avidité des propriétaires entasse des dizaines de ménages ouvriers. Il pénétra dans une loge, taudis fumeux qu’encombraient des enfants criards et des guenilles jetées çà et là. Sur sa demande, la concierge, une mégère glapissante et dépeignée, lui apprit que la veuve logeait au sixième et qu’elle était chez elle.

Charles se risqua dans l’escalier aux marches branlantes et qu’éclairaient à peine des becs de gaz, en veilleuses, tous les deux étages. La rampe visqueuse collait aux doigts ; les murs suaient une humidité sale ; des relents d’âcre misère prenaient à la gorge.

Quand il fut en haut, le jeune homme découvrit un couloir qui tournait à angles brusques. Comme il n’y avait plus de gaz du tout, il dut frotter des allumettes pour se guider. Enfin, au fond du boyau, il aperçut une porte où une carte était clouée et il y lut ce nom écrit à la main : Madame Viard, couturière. C’était là. Il frappa. Tout de suite, une petite fille d’une douzaine d’années vint ouvrir. Il entra, en ôtant son chapeau, et vit une femme, de taille exiguë, qui cousait, assise près d’une table ronde où s’empilaient des corsages d’indienne aux couleurs voyantes.

D’un coup d’œil, Charles inventoria la chambre. Fort peu large et très mansardée, elle prenait jour par une lucarne à ras du toit. Pour la meubler : un lit en fer, trois chaises de paille, quelques patères où d’humbles vêtements étaient accrochés, une antique commode en sapin déverni, un fourneau économique, une malle. Au mur, des photographies fanées, parmi lesquelles il reconnut le portrait de Chériat. Au-dessus de la commode, une image de sainteté en chromo représentant l’apparition de la Sainte-Vierge à Bernadette et un grand Crucifix en bois noir. Une propreté exquise régnait dans ce pauvre logis. Le carreau, tout raboteux et fendillé, avait été passé à l’encaustique. Les draps du lit, les taies d’oreiller étaient d’une blancheur éblouissante. Pas un grain de poussière sur les meubles minables.

A la lueur médiocre d’une lampe à pétrole qui brûlait sur la table, Charles examina la veuve. Bien qu’elle n’eût guère plus de trente-cinq ans, elle en paraissait davantage tant ses épaules se voûtaient à force de s’être courbées sur un travail inexorable. Ses cheveux rares grisonnaient ; des rides striaient son front plus jaune que le vieil ivoire ; un cercle bleuâtre entourait ses yeux ternis pour avoir versé trop de larmes. Ses lèvres décolorées, son teint plombé, ses mains diaphanes disaient l’épuisement. Et pourtant il y avait sur cette face émaciée, dans ces prunelles pâles, une expression de sérénité presque joyeuse qui frappa Charles.

La fillette était assez jolie ; une chevelure blonde qui ondulait naturellement, de larges yeux bruns, un nez fûté. Mais quel triste petit corps, si maigre, dans une robe d’étoffe grise, trop mince pour la saison et cent fois rapiécée ! On devinait que l’enfant s’étiolait faute d’une nourriture suffisante et d’une atmosphère plus salubre que celle de Paris.

Étonnée du silence que gardait ce visiteur inconnu, la veuve demanda d’une voix timide :