Alors seulement son fils lui revint à l’esprit. Outré au souvenir du déboire qu’il lui devait, il murmura : — Celui-là, par exemple, paiera pour tous. Il voulut réfléchir aux moyens de museler le jeune homme. Mais il s’aperçut aussitôt qu’il le connaissait fort peu. Les années de collège accomplies, il aurait voulu en faire un docteur en droit qui eût mis sa science au service des entreprises paternelles. Or, Charles avait déclaré qu’il préférait se consacrer à des travaux historiques et il avait quitté la maison pour se loger sur la rive gauche. Tous deux se voyaient rarement et ne trouvaient rien à se dire lorsqu’ils se rencontraient.

Mandrillat était incapable d’admettre que quelqu’un de son sang pût pratiquer de bonne foi le socialisme. Qu’on se servît de cette doctrine pour duper certaines catégories d’électeurs, fort bien. Mais il y fallait du doigté. A coup sûr, Charles en manquait et il avait eu le plus grand tort de s’émanciper à l’étourdi, sans consulter les gens d’expérience.

Néanmoins, Mandrillat ne doutait pas de le faire renoncer, par menace ou persuasion, à ses équipées révolutionnaires. Il invoquerait au besoin son autorité de chef de famille. Naïf en cela, croyant à une morale dénuée de sanction, il ne comprenait pas que cent ans d’éducation individualiste ont mis à rien cette autorité. Il méditait une solennelle harangue, ignorant qu’à notre époque, les fils tiennent volontiers les pères pour de salivants Gérontes dont les propos ont tout juste l’importance des lariflas propagés par un morne tambour dans la nécropole où s’effritent les ossements des gardes nationales défuntes.

Le Vénérable tentait de forger des arguments décisifs. Mais la mémoire des révélations de Legranpan le lancinait à ce point qu’il entrait de plus en plus en colère. Si bien que quand l’auto s’arrêta devant sa porte, il tremblait de fureur mal contenue.

Il s’engouffra, en coup de vent, dans le vestibule et, dédaignant l’ascenseur, monta, d’un trait, jusqu’au troisième étage. Dans l’antichambre, au valet qui lui enleva sa fourrure, il demanda, d’une voix brève, si sa femme était à la maison. Sur la réponse affirmative, il commanda qu’on la fît venir au salon.

Lorsqu’elle entra dans cette pièce horriblement cossue, il arpentait, les mains au fond des poches, le tapis aussi laid que riche qui en couvrait le parquet. Et il frappait de tels coups de talon que les vitres frémissaient et que les pendeloques du lustre s’entrechoquaient avec un bruit fragile.

Mme Hortense Mandrillat n’eut qu’à regarder son mari pour reconnaître en lui les symptômes d’une tempête qui voulait éclater. Pliée dès longtemps au rôle d’une comparse à qui l’on ne demandait qu’un masque de déférence et une approbation à peu près silencieuse, elle s’assit, comme en visite, sur un pouf de peluche verte à ramages jaune-canari.

Sans préambule et comme s’il monologuait pour un écho ponctuel, Mandrillat narra son entrevue avec Legranpan. Bien entendu il se donna le beau rôle, traduisit les insultes du ministre en aimables avertissements et ne fit éclater l’orage que quand il en vint aux inconséquences de Charles.

— Je voudrais savoir, vociféra-t-il, planté soudain devant sa femme, comment tu as élevé ce chenapan ?

Mme Hortense aurait pu répondre que ce soin avait été laissé à des précepteurs garantis par la Normale comme imbus des doctrines les plus néo-kantiennes. Mais toute ironie lui demeurait trop étrangère pour qu’elle en attisât le courroux marital. Elle examina furtivement le Vénérable depuis la pointe de ses cheveux grisonnants qui s’ébouriffaient jusqu’à l’extrémité de ses larges chaussures. Puis elle reporta son regard vide sur ses propres bagues et se contenta d’émettre un son qui tenait de la toux et du gémissement.